Comme Luttwak, on peut saisir un changement de politique sous Néron et Vespasien par rapport à leurs prédécesseurs. Mais loin d’y voir le passage du « système Julio-Claudien » basé sur les Etats-clients à celui des Flaviens-antonins avec la recherche de frontières « scientifiques », on y voit une adaptation simple des Romains aux nouvelles exigences politiques.
La présence de l’armée en mer Noire s’est faite de façon très progressive, le plus souvent au coup par coup . Les vexillations pontiques n’adoptent finalement une organisation définie et durable que sous Commode, c’est-à-dire un siècle après ce qui serait, pour Luttwak, l’élaboration d’une nouvelle doctrine par Vespasien. C’était déjà l’avis de J.-M. Carrié pour qui le second système décrit par Luttwak conviendrait mieux aux conceptions des Sévères. Mais on peut aller beaucoup plus loin.
Au fur et à mesure que son autorité augmentait sur ces régions Rome prenait une part plus active encore à sa défense. Le dispositif militaire s’adaptait aux conditions locales et aux stratégies du moment.
La sphère d’influence de la Mésie inférieure (nord/nord-ouest) regroupe toutes les cités grecques menacées par la pression barbare, un danger qui pèse également sur la province romaine. La mer Noire ne peut-être, pour elle, qu’un prolongement de sa mission de défense des frontières.
Ce n’est pas du tout la vision de la sphère d’influence bithynienne (sud/sud-est). Pour elle les barbares ne seront une menace qu’au IIIe siècle et le souci de défendre les biens et les personnes contre un ennemi extérieur ne se pose pas. Elle n’a d’autre mission que d’assurer sur ses côtes le bon cheminement des hommes et du matériel. La piraterie est alors son principal souci.
Peu de troupes sont à sa disposition mais elles sont renforcées au moment des
guerres parthiques qui voit la route maritime prendre toute son importance.
Seule l’armée du Cappadoce apporte un effort militaire continu en prenant à sa charge la sécurité des côtes caucasiennes. Il y va de la sécurité de Trapezus, le grand port du Pont-Euxin oriental et principal débouché de la route maritime. Pour cette sphère d’influence et de commandement, la mer Noire n’est qu’une voie de communication à protéger.
Deux zones de commandement, deux missions. Les zones d’activités des flottes pontique et mésique en offrent la délimitation. Entre la Mésie où stationnent 27.000 hommes et la Cappadoce avec ses 23.000 soldats, la mer Noire n’a pas constitué un secteur de préoccupation propre. Juste des prolongements d’activités de ces deux grands secteurs.
Tout change lorsque les Goths atteignent la mer Noire au début du IIIe siècle. Les deux systèmes défensifs volent en éclat. Olbia, Tyra, mais aussi Pityus et Trapezus sont détruits ; le Bosphore occupé par les Goths et les Boranes. Tous les territoires romains limitrophes au Pont-Euxin sont alors touchés par les incursions maritimes des nouveaux venus. La mer Noire est devenue une zone de contact avec des populations hostiles.
Le nouveau système défensif qui se met en place au lendemain de la crise se veut uniforme en Crimée et dans le Caucase car le danger a changé de nature. Dans les deux cas, il s’agit de défendre le territoire romain contre un ennemi extérieur. La sphère d’influence bithynienne pour couvrir la route "front danubien/front cappadocien" par le Pont-Euxin n’a plus de raison d’être : la mer est infestée de pirates et le port de Trapezus, peu sûr.
L’ironie veut que cette politique rationnelle et étendue à toutes les régions de la mer Noire, adaptable à la notion de « grande stratégie », soit postérieure d’un siècle au dernier modèle défensif proposé par Luttwak.