Étude CHRONOLOGIQUE
DES ACTIVITÉS POLITIQUES
ET MILITAIRES ROMAINES
en mer noire
L i v r e D e u x
vers
un contrôle des communications maritimes du Pont-Euxin oriental sous Néron et
Vespasien
Lorsque Néron
charge son meilleur général, Corbulon, de reprendre l’Arménie aux Parthes
qui viennent d’installer l’un des leurs sur le trône, il rompt avec la
politique plus prudente de ses prédécesseurs (chapitre 1 ; §.1).
Jusqu’à maintenant le poids de la guerre reposait essentiellement sur les
alliés. Avec une intervention directe, c’est tout un système
d’acheminement et d’approvisionnement des troupes romaines qu’il faut
organiser (§.2). Dans ce nouveau contexte le port de Trapezus joue un rôle
capital (§.3). Les Romains prennent désormais en charge la sécurité des
voies maritimes, notamment contre la piraterie (§.4). Après une courte période
de troubles (§.5), Vespasien entreprend une refonte totale du dispositif
militaire de l’Anatolie (chapitre 2 ; §.1). Il se donne ainsi les moyens
d’une politique efficace en Arménie (§.2) mais aussi contre la nouvelle
menace des Alains qui, désormais maîtres des cols du Caucase, se livrent à
des expéditions de pillage (§.3). Sous les Flaviens également se construisent
une série de forts sur les côtes du Caucase pour protéger Trapezus, dont
l’importance n’a pas diminué. Ce sont les premiers établissements de ce
qu’on appellera le « limes pontique » (§.4).
§
1. vers un changement de la politique romaine en Arménie
Depuis Auguste, l’intérêt des Romains pour l’Arménie envenime profondément les rapports qu’ils ont avec leurs voisins Parthes. Si nous pouvons dire aujourd’hui que les Parthes ne constituèrent jamais une grande menace, les Romains, eux, pensaient autrement[1]. Rome craignait d’avoir à faire face en même temps aux Parthes le long de l’Euphrate et aux Arméniens sur le Tigre[2].
Ce rapport de force pour le contrôle de l’Arménie amena tout naturellement les empereurs romains à s’intéresser aux états Transcaucasiens et à mesurer leur importance[3]. Des contacts, notamment avec les Ibériens, eurent lieu[4]. Le but semble avoir été de reposer tout le poids de la lutte contre les Parthes en Arménie sur les épaules de rois-clients, le plus puissant d’entre eux étant le roi des Ibériens[5]. L’implication directe des Romains dans les conflits est alors minime.
Les choses changent en 54, lorsque Tiridates, le frère de Vologèse Ier, roi des Parthes est installé en Arménie. Néron (54-68) s’y oppose fermement et les légions romaines sous le commandement de Corbulon entrent en action pour une querelle de suzeraineté qui ne prendra définitivement fin qu’en 63 lorsque Tiridates sera reconnu roi d’Arménie mais cette foi-ci par Rome[6]. Une prise en charge directe des opérations militaires est alors de mise à Rome, et elle va avoir comme conséquence logique la mise en place de la logistique nécessaire à une telle politique[7].
§
2. les conséquences de ce changement de politique en Orient : organisation
de la logistique et remaniement administratif
la politique sous les Julio-Claudiens reposait essentiellement sur les états-clients disposés à la périphérie des possessions romaines. Sur eux reposait, non pas l’essentiel de l’effort militaire, mais le complément indispensable ; le ravitaillement des troupes romaines lorsque celles-ci étaient envoyées en expédition à proximité et la sécurité des communications et du ravitaillement[8].
Luttwak fait l’éloge de ce système, énumérant ses principaux avantages[9] ; mais il avait aussi de nombreux inconvénients[10]. L’économie des forces sur le terrain posait problème lorsque Rome devait se mettre en campagne contre l’Arménie et contre les Parthes. Les vassaux fournissaient une aide matérielle importante mais de médiocre qualité[11]. Les difficultés de cette dépendance apparurent surtout sous le règne de Néron[12].
La reprise d’une politique active en Arménie depuis son avènement entraîna quelques remaniements administratifs. Un grand commandement, regroupant la Galatie et la Cappadoce, fut ainsi crée au tout début de son règne et confié à Corbulon chargé des opérations en Arménie[13]. Ce n’est que vers la fin des opérations militaires en Arménie, probablement en 64, que furent de nouveau séparées la Galatie et la Cappadoce[14]. Cependant, tout le poids de la structure assurant le déroulement de la politique orientale de Néron reposait sur les villes côtières du Pont et la principale d’entre-elles : Trapezus.
§
3. Trapezus et l’importance des communications en mer Noire
Planche
: l’Asie Mineure au début du règne de Néron ( vers 55)
Planche
: l’Asie Mineure à la fin du règne de Néron (65)
Corbulon disposait, grâce à sa nouvelle province, d’une solide base
arrière. Cependant l’essentiel du ravitaillement était assuré par Trapezus,
le grand port du Pont-Euxin oriental, propriété de Polémon II, roi du Pont[15].
Le transport du blé se faisait par mer jusqu’à ce port avant d’être
acheminé vers les troupes à l’intérieur des terres. Ce blé provenait du
Bosphore Cimmérien[16].
Il faut aussi, c’est très important, rappeler les unités qui étaient sous les ordres de Corbulon pour les conflits avec les Parthes en Arménie. En 55, il est mit à la disposition du légat de Cappadoce les légions III Gallica et VI Ferrata de l’armée de Syrie, mais aussi la IV Scythica que l’on a fait venir de Mésie[17] suivie quelques années plus tard de la V Macedonica tirée de la même province[18]. La XV Apollinaris fera également, vers la fin de la guerre, le voyage de Pannonie jusqu’à la Cappadoce[19].
L’Asie Mineure n’était pas entièrement dépourvue de troupes[20] mais elle dépendait presque entièrement de l’assistance militaire des légions de Syrie et du Bas-Danube[21]. Le problème de la communication et de l’acheminement en toute sécurité des hommes et du matériel est donc extrêmement important[22].
En 63/64, à la demande de Corbulon, le royaume du Pont de Polémon II est finalement annexé et intégré à la province de Galatie[23]. Deux faits nouveaux apparaissent : les Romains contrôlaient directement toute la ligne de communication maritimes entre le Bosphore thrace et l’extrémité orientale du Pont-Euxin, c’est-à-dire jusqu’à la rivière Phasis en Colchide. En contrepartie, cette annexion les amenait à veiller eux-mêmes à la sécurité de ces communications maritimes[24].
L’institution d’une Classis Pontica en mer Noire coïncide justement avec la conversion du royaume de Polémon II en province romaine. Son principal port d’attache est Trapezus[25]. Elle dût être en grande partie constituée des navires de l’ancienne flotte royale pontique[26]. Son rôle était d’assurer la sécurité maritime dans la partie orientale du Pont-Euxin[27].
Nous ne connaissons pas les raisons qui ont poussé Néron à annexer le royaume du Pont. Nous savons que l’Empereur préparait avant sa mort une grande expédition dans le Caucase sans que nous en connaissions précisément ses objectifs[28]. Peut-être s’agissait-il par cette annexion de s’assurer une solide base de départ ? Nous savons grâce à Strabon, que le roi du Pont jouait un rôle très important dans lutte contre la piraterie endémique sur les côtes est du Pont-Euxin[29]. En annexant le Pont, les Romains s’impliquaient directement dans ces régions et prenant, à leur compte, la responsabilité du maintien de l’ordre. L’idée a été avancée que la position de Polémon II fut supprimée parce qu’il échouait dans sa mission de contrôler la piraterie à un moment où les Romains commençaient à utiliser activement ses ports[30].
§
4. le problème de la piraterie en mer Noire
Strabon, qui écrit sous le principat d’Auguste, nous décrit Dioscurias sur la côte Est du Pont-Euxin, comme un centre actif et prospère[31]. Pline, en revanche, parle du même centre comme étant déserté au milieu du Ier siècle[32]. Toujours selon Pline, un autre centre, Pityus, est dévasté par les Hénioques voisins[33].
Sous Auguste des liens étroits existaient entre le Bosphore et les différents peuples du Caucase, notamment les Hénioques, qui se livraient à des actes réguliers de piraterie. Loin de lutter contre ce fléau, ses rois leurs ouvraient leurs ports et leurs marchés[34].
Anicetus, se livrait encore en 69 à des actes de piraterie sur les côtes de l’ancien royaume du Pont. Ses activités allaient jusqu’en Colchide, puisque c’est sur le Chobos, au-dessus du Phasis qu’il fut finalement capturé. Nous apprenons de plus qu’il avait acheté le soutien d’un roi local grâce à une partie de son butin[35].
La piraterie semblait être, pour ces peuples vivant le long des côtes Sud-Est de la mer Noire, une activité saisonnière naturelle et un complément de revenu appréciable, voir indispensable, en marge d’une agriculture insuffisante à pourvoir à tous les besoins[36]. Ce mode de vie était lié à la précarité des conditions de vie et aux conséquences sociales que cela entraînait dans la communauté[37].
C’est ce contrôle de la piraterie qui est considéré comme la première fonction des garnisons romaines établies le long des côtes de Colchide[38], peut-être déjà sous Néron après l’annexion du Pont ; certainement sous celui de Vespasien lors de la réorganisation du système défensif en Orient après la révolte d’Anicetus. Cette révolte apparaît à un moment où Rome traverse une grave crise interne après la mort de Néron. Aux problèmes de succession de l’Empire s’ajoute une recrudescence des difficultés externes.
§
5. le temps des difficultés
Les difficultés que connaissent Dioscurias et Pityus sont peut-être à
mettre sur le compte de l’effondrement de l’autorité politique romaine dans
la région durant la guerre civile de 68-69[39].
Plus sûrement, la révolte d’Anicetus est là pour nous montrer sans ambiguïté
la perte de contrôle pour les Romains de la mer Noire. Trébizonde est prise,
le reste de la flotte pontique qui n’était pas partie avec Mucien pour
Byzance est incendiée, les actes de piraterie se multiplient[40].
C’est en 68-69 également que de nouvelles pièces d’or attestent le retour à Olbia de Farzoi, soit 21 ans après son éviction de la cité. Ce retour coïncide avec une attaque des Roxolans contre la Mésie qu’ils dévastèrent en 69 pendant la guerre civile[41]. Farzoi perdra de nouveau le contrôle de la cité pendant une période indéterminée avant que de nouvelles pièces soient émises au nom d’Inensimei entre 69 et 83 sans plus de précisions[42].
Pendant ce temps dans l’Empire, Galba (68-69), Othon (69), Vitellius (69) se disputent l’Empire et ce sera Vespasien qui, fort de l’appui des légions d’Orient puis du Danube, sort vainqueur de la guerre civile après avoir écrasé les troupes de Vitellius à Crémone. Le nouvel empereur, tirant les conclusions sur les difficultés rencontrées par Néron dans sa lutte contre les Parthes s’attachera à réorganiser administrativement et militairement l’Anatolie.
LA REFONTE TOTALE DU SYSTÈME DE
DÉFENSE de l’anatolie
§
1. Vespasien et les nouvelles réorganisations administratives : mise en place
d’un dispositif militaire en Cappadoce
Planche : l’Asie Mineure à la fin du règne de Vespasie
Vespasien (69-79), une fois maître de l’Empire, va procéder à une large réorganisation administrative et à une refonte totale du système de défense de l’Anatolie. Les deux allant souvent de pair[43].
L’étalement de ces mesures dans le temps montre l’absence d’un plan préétabli de la part de l’Empereur mais répond au fur et à mesure aux conditions dictées par les circonstances[44].
C’est tout d’abord la fin du système des états-clients : Vespasien va mettre un terme à leur existence en rattachant les deux plus orientaux et deux plus importants d’entre-deux, l’Arménie Mineure en 71/72 et la Commagène en 72, à la Cappadoce[45]. La plupart d’entre eux remplissaient jusqu’à maintenant parfaitement le rôle qui leur était assigné. Ils se rangèrent même tous du côté de Vespasien durant la guerre civile[46]. Mais ils n’avaient plus guère d’utilité dans le cadre des nouveaux conflits directs entre Rome et ses ennemis[47]. Bien au contraire, l’annexion de ces deux états réunissait en un tout les systèmes défensifs de Syrie et d’Anatolie le long de l’Euphrate[48].
Bien entendu, une des tâches principales des gouverneurs en Anatolie, sous Vespasien puis sous ses successeurs, à été la construction d’un important réseau routier. La circulation rapide et efficace des troupes cantonnées dans la région, mais aussi leur approvisionnement régulier, sont très importants, nous l’avons déjà dit. Les routes sont un élément indispensable au système de défense de l’Anatolie[49]. Trapezus continua à jouer son rôle de grand port de la mer Noire dans l’organisation du « limes » anatolien avec exactement les mêmes fonctions d’approvisionnement et d’acheminement des hommes et du matériel que sous Corbulon[50].
Un détachement de la légion XII Fulminata remplace désormais dans la ville la cohorte auxiliaire de l’ancienne armée du Pont massacrée durant la révolte d’Anicetus[51]. Une nouvelle force armée se met en effet en place[52]. Elle est autant destinée à la protection des territoires romains qu’a fournir la force d’intervention pour les campagnes ultérieures en Arménie et dans le Caucase[53].
La composante principale des forces armées dans ce nouveau secteur frontalier est constituée de deux légions. La légion XII Fulminata fait le trajet de Jérusalem à Mélitène, son nouveau quartier général en Cappadoce en 70/71[54]. la deuxième légion semble maintenant clairement identifiée ; il s’agirait de la XVI Flavia Firma, crée par Vespasien et localisée à Satala[55] mais nous ne savons pas exactement depuis quand. Plusieurs historiens pensaient à une installation dans les années 71-72[56]. Mais de nouvelles données épigraphiques font désormais penser à un transfert de la Syrie pour la Cappadoce plus tardif, vers 75[57]. Cela serait à mettre en relation avec l’acte administratif le plus important de la région : la réunion, en 75, de la Cappadoce et la Galatie pour former un très vaste ensemble de plus de 300.000 km²[58].
Le transfert de cette deuxième légion se serait fait dans un climat de tension entre les Parthes et les Romains[59]. Vespasien avait refusé d’aider Vologèse, le roi des Parthes, à faire face à la deuxième grande attaque des Alains[60]. Ces derniers, nouveaux maîtres du col du Darial, commencent à représenter un danger bien réel pour tous les états situés au sud des montagnes. Nous devons voir à présent les raisons de ce nouveau déploiement de force chez les Romains.
§ 2. l’Arménie : moyens nouveaux pour un problème ancien
Les relations se dégradèrent probablement à la suite du refus de Vespasien d’aider les Parthes contre la nouvelle incursion Alain de 75. L’association Galatie-Cappadoce en une vaste province frontalière[61] avec l’arrivée d’une deuxième légion dans le même temps font penser à une mesure préventive. Il est fort à considérer que des affrontements eurent effectivement lieu sous cet empereur[62]. Il a été suffisamment démontré que la réorganisation de Vespasien avait pour but de rendre l’action militaire contre les Parthes plus efficace. Toutefois, elle ne visait pas seulement eux.
§
3. la menace des Alains : une menace nouvelle pour les Flaviens
Le nouveau déploiement des forces visait également, à en croire Suétone, un autre ennemi qualifié vaguement de "barbare"[63]. L’expression peut aussi bien s’appliquer aux tribus montagnardes du Caucase[64] qu’aux Alains nomadisant entre Don et Caucase[65].
Les Romains devaient avoir une connaissance bien imprécise des dangers que pouvaient procurer les nomades de l’Ukraine orientale et de Ciscaucasie. Ils connaissaient mieux la situation des états Transcaucasiens. Cependant sous Vespasien les Romains allaient prendre conscience de leurs incursions, aussi imprévues que destructrices.
La première est datée grâce aux événements rapportés dans le Bellum Judaicum de Flavius Josèphe de 72[66]. Grâce également à cet auteur nous en connaissons la portée. Les Alains dévastèrent la Médie et l’Arménie.
Cette incursion ne touchait pas directement les possessions romaines mais leur attention était tout naturellement portée sur ce fait nouveau : les passes ne servaient plus aux états Transcaucasiens à faire venir leurs alliés Aorses ou Siraces pour leurs conflits internes ; ce sont les Alains qui, de leur propre initiative, franchissaient un col pour se livrer à des actes de pillage non contrôlés.
Les Romains réalisèrent qu’il fallait tenir compte par la suite de ce danger lorsqu’en 75 un nouveau raid eut lieu. Il touchait cette fois encore les territoires Parthes. Ces derniers étaient si désemparés que Vologèse demanda de l’aide à Vespasien ; ce qui lui fut refusé[67].
Nous avons plusieurs indices sur la pénétration diplomatique et militaire des Romains dans le Caucase[68]. Une inscription trouvée à Mtskhetha, sur la route de Tbilisi, parle de travaux de fortifications menés par les Romains dans la capitale de L’Ibérie Harmozica. Les Romains s’y installèrent par la suite[69]. L’inscription est très clairement datée grâce aux tribunats de Titus et de Vespasien de 75[70]. Située au sud de la passe du Darial, Harmozica est la principale forteresse des Ibériens[71].
Une autre inscription importante, découverte dans les années 1960, à Sepino, mentionne le cursus honorum d’un personnage nommé M. Hirrius Fronto Neratius Pansa. Le texte a été gravé alors qu’il était encore gouverneur de la Cappadoce, vers 78/79 pour l’Année Epigraphique[72], 77/78 pour Remy[73].
Il est fait mention d’une campagne à … ou contre … un adversaire commencant par A[---][74]. Pour rester dans le domaine du concret, on peut suivre Dabrowa et dire que l’activité militaire dont il est question s’est effectuée sur un territoire menacé alors par les Alains[75]. Il rappelle fort justement la convergence de tous ces évènements. Des soldats Romains de la Cappadoce, sous le commandement de M. Hirrius Fronto Neratius Pansa participèrent à une expédition dans le Caucase et à la construction des remparts d’Harmozica[76], tout cela vers 75 lors de la deuxième grande incursion des Alains[77].
Si on veut aller plus loin dans les suppositions, on peut tenter de rapprocher le rôle des défenses et de la présence d’une garnison à Harmozica avec une inscription aujourd’hui perdue découverte à 70 km au sud de Bakou à proximité de la mer Caspienne[78]. Il s’agit d’une dédicace impériale faite par un centurion de la légion XII Fulminata datée entre 84 et 96, c’est-à-dire sous le règne du successeur de Vespasien, Domitien. L’importance stratégique de la forteresse où a été trouvée l’inscription est la même que pour Harmozica : la première protégeait la passe côtière du Derbent, la seconde le col du Darial[79].
Remy pense également que cette pénétration militaire des Romains dans le Caucase avait pour but de contrôler les points de passages obligés des Alains pour franchir les montagnes. Il ajoute par la suite que tout cela "jetait les premières bases d’un véritable limes pontique"[80].
§ 4. le « limes pontique » sous les Flaviens et sa signification
Planche : le limes pontique sous Vespasien (69-79)
Il faut en effet savoir que la garnison romaine de Trébizonde n’est pas isolée dans cette région. Il existe une série de forts côtiers le long des côtes caucasiennes. Leur nombre et le caractère stable de ces établissements à fait qualifier l’ensemble de "limes pontique"[81]. Nous sommes beaucoup mieux renseignés à leur sujet grâce aux progrès de l’archéologie qui viennent compléter les sources écrites[82].
Si nous savons que plusieurs de ces forts côtiers ont été construits dans la seconde moitié du Ier siècle[83]. Il est en revanche difficile d’être plus précis et de dire qu’elle a été la contribution de chaque empereur[84].
Des castella sont bien mentionnés par Pline à Apsarus et à Sebastopolis[85], mais rien n’indique qu’ils étaient romains. Si c’était le cas, ces garnisons auront disparu durant la guerre civile de 68-69[86]. Les projets expansionnistes de Néron dans le Caucase à la fin de son règne devaient tout naturellement s’accompagner d’un chapelet de forts pour contrôler la route terrestre et maritime menant à la Colchide. Bien que logique, cela reste néanmoins une hypothèse[87].
Les forts d’Apsarus, Phasis et Sebastopolis semblent en tout cas exister sous le règne de Vespasien[88]. Arrien précise que le fort de Phasis, en pierre et en brique à l’époque d’Hadrien, avait remplacé une structure plus ancienne en terre et en bois[89]. Ils sont placés à des intervalles réguliers de 60/70 km environ. Ces forts sont ravitaillés par la flotte pontique et constituent des relais pour une navigation de cabotage[90].
Reste à connaître les objectifs fixés à ce limes côtier. Michel Redde résume bien la question en disant qu’"on ne sait pas très bien, en réalité, de quel coté est tournée ce système : vers la terre, peuplée de tribus mal soumises, en principe alliées de l’Empire, mais au contact des peuples du Caucase ; ou vers la mer, dominée par la flotte romaine, mais ouverte à des peuples non romains, parfois hostiles et capables de se livrer à des opérations de pillage ?"[91]. La réponse semble être les deux. En interdisant aux peuples du Caucase tout accès à la mer Noire, les forts côtiers protègent Trapezus et la source de ravitaillement du dispositif militaire romain en Cappadoce contre une menace maritime[92].
C’est sous Trajan (97-117) que le soin apporté à la protection des côtes est le plus important. Renouant avec la politique de conquêtes interrompue depuis Claude, Trajan va envisager après l’annexion de la Dacie celle de la Mésopotamie dans une grande expédition contre les Parthes. Cette fois ci c’est l’ensemble des côtes sud du Pont-Euxin qui est mise sous surveillance en prévision de cette campagne.
[1] sartre (1995), page 178.
[2] Pour comprendre la position stratégique de l’Arménie voir luttwak (1987) ; il montre bien aux pages 82-83 les avantages que peuvent avoir Rome ou les Parthes a en avoir le contrôle.
[3] L’article le mieux fourni sur la question reste celui de dabrowa (1989), pages 67-76.
[4] auguste, Res Gestae, 31; tacite, Annales, IV, 5, 2.
[5] dion cassius, Histoire romaine, LVIII, 26,1-3=isl 4, page 98;Tacite, Annales, VI, 33=isl 5, page 99.
[6] La question arménienne est très compliquée mais sa compréhension est rendue lumineuse par luttwak (1987) aux pages 82-84 ; voir aussi sartre (1995) à la page 178.
[7] C’est un point que l’on néglige trop fréquemment lorsqu’on parle d’opérations militaires. Les Parthes avaient ainsi de grandes difficultés dans leur logistique ce qui les rendait souvent incapables de mener de longues offensives. Voir les références des auteurs anciens qui traite des difficultés Parthes dans ce domaine chez wolski (1980), page 28.
[8] luttwak (1987), pages 16-31.
[9] luttwak (1987), page 42.
[10] dabrowa (1980b), page 379.
[11] dabrowa (1980a), page 18 ; remy (1986), page 49.
[12] dabrowa (1980b), page 379.
[13] remy (1986), page 39 ; il montre clairement que les modifications administratives font partie des adaptations des Romains aux situations auxquelles ils ont à faire face.
[14] sartre (1995), page 172.
[15] tacite, Annales, XIII, 39 = isl 10, page 105 ; redde (1986), pages 259-260.
[16] dabrowa (1980a), page 23.
[17] halkin (1934), page 28.
[18] tacite, Annales, 15, 6 ; halkin (1934), page 28 ; Ti. Plautius n’avait donc plus que deux légions sous ses ordres pour faire face aux mouvements Sarmates que nous avons vus précédemment : la VIII Augusta et la VII Claudia.
[19] luttwak (1987), page 83.
[20] remy (1986), page 49 ; sartre (1995), page 186 ; les quelques cohortes auxiliaires sont énumérées par dpeidel, BAR 156,
[21] remy (1986), page 49 ; Ti. Plautius ne dit-il pas qu’"il écrasa dès son début la révolte des Sarmates bien qu’il eût envoyé une grande partie de ses troupes en expédition contre l’Arménie" ? (ise, Mactaris 6, page 93).
[22] redde (1986), page 262
[23] suetone, Néron, 18.
[24] remy (1986), page 43 ; redde (1986), pages 253-254.
[25] remy (1986), page 43 ; french (1984), page 53.
[26] remy (1986), page 43 ; adams (1987), page 83.
[27] adams (1987), page 84.
[28] kolendo (1982), pages 25-27 ; kolendo (1977), pages 400-401.
[29] braund (1989b), page 31.
[30] braund (1989b), page 31 ; sartre (1995), page 179.
[31] strabon, Géographie, XI, 2, 6.
[32]
pline, Histoire Naturelle, VI, 15.
[33] pline, Histoire Naturelle, VI, 16.
[34] strabon, Géographie, XI, 2, 12 = isl 3, page 97.
[35] tacite, Histoires, III, 48, 1-2 = isl 15, page 109.
[36] braund et tsetskhladze (1989), page 116.
[37] garlan (1977) , page 20.
[38] braund et tsetskhladze (1989), page 117.
[39]
braund
(1989b), page 32.
[40] tacite, Histoires, III, 47, 1-3 = isl 15, page 108.
[41] tacite, Histoires, I, 79 ; demougeot (1969), page 153.
[42] shchukin (1989c), page 323.
[43] dabrowa (1980b), page 380.
[44] remy (1986), page 49.
[45] sartre (1995), page 173 ; mitford (1977), page 503.
[46] luttwak (1987), page 88.
[47] luttwak (1987), pages 89-90.
[48] dabrowa (1980a), pages 21-22 ; de plus sartre (1995) souligne avec justesse page 173 que les états-clients d’Anatolie faisaient partie du réseau de clientèle des Julio-Claudiens. Aucun lien personnel ne les rattachait à cet homme nouveau qu’était Vespasien.
[49] dabrowa (1980a), page 23 ; remy (1986), page 61 ; sartre (1995), page 89 ; dabrowa (1980b), page 383.
[50] dabrowa (1980b), page 384.
[51] mitford (1974), page 163.
[52] En dernier lieu, voir l’article de crow (1986) pour voir en détail les différentes garnisons.
[53] sartre (1995), page 178 ; il rappelle fort justement que les Parthes ont été moins agressifs que les Romains et que ce sont ces derniers qui prenaient souvent l’initiative des conflits, parfois à titre préventif.
[54] dabrowa (1980b), page 381 ; remy (1986), page 52.
[55] remy (1986), page 52.
[56] dabrowa (1980b), page 382 ; remy (1986), page 52.
[57] remy (1986), page 52.
[58] luttwak (1987), page 89.
[59] remy (1986), aux pages 56-57, est très convaincant (grâce aux informations valables dont il dispose) sur la réalité d’affrontements et d’accrochages entre les Romains et les Parthes sous le règne de Vespasien.
[60] suetone, Vie des douze césars, Domitien, 2 = isl 18, page 111.
[61] L’association secteur d’opérations militaires et sources de ravitaillement (par le Pont) dans une même entité administrative avait déjà été réalisée sous Néron pour Corbulon.
[62] remy (1986), pages 56-57.
[63] suetone, Vespasien, 8.
[64] Allusion à tacite, Annales, XIII, 49, 1.
[65] dabrowa (1980b), page 385.
[66] flavius josèphe, La guerre des Juifs, VII, 4 = isl 16, page 109.
[67] suétone, Vie des douze césars, Domitien, 2 = isl 18, page 111.
[68] demougeot (1969), page 207.
[69] ae, 1968, 145 ; remy (1986), page 57.
[70] boltounova (1971), page ?; remy (1986), page 57 ; dabrowa (1980b), page 387 ; crow (1986), page 80.
[71] bosworth, page 226 ; sur l’importance stratégique d’Harmozica, voir strabon, Géographie, XI, 3, 5.
[72] ae, 1968, 145.
[73] remy (1986), page 57 ; torelli (1968), lui, hésite entre 77/78 et 78/79, page 175.
[74] en dernier lieu voir torelli (1968) ; il fournit trois reconstitutions possibles : A[rmenian---] ou A[lanos---] ou bien encore A[lbanos---] page 173 ; il vaut mieux rester prudent comme Remy qui ne parle que des A[---] sans précision.
[75] dabrowa (1980b), page 387.
[76] Peut-être les mêmes ? (dabrowa (1980b), page 387, note 64).
[77] Pour la construction des remparts c’est une certitude, pour l’expédition plutôt une supposition.
[78] ae 1951, n°263.
[79] bosworth (1977), page 226 ; crow (1986), page 80.
[80] remy (1986), page 57.
[81] lekvinadze (1969), pages 92-93 ; redde (1986), page 441.
[82] Le meilleur travail sur les forts côtiers du Caucase de trouve dans l’ouvrage de gregory. Il donne pour chacun d’eux un bilan des sources archéologiques et littéraires ; et il est récent (il date de 1995).
[83] gregory (1995), page 213.
[84] dabrowa (1980b), page 385 ; dabrowa « L’Asie Mineure sous les Flaviens », page 24 ; redde (1986), page 261 ; à la page 442, redde précise que ces forts semblent se construire en fonction des circonstances.
85 pline, Histoire Naturelle, VI, 12 et 14 ; braund (1989b), page 33.
[86] pline, Histoire Naturelle, VI, 15 et 16 ; ; braund (1989b), page 32 ; redde, page 261
[87] braund (1989b), pages 32-33 ; dabrowa (1980b), page 385.
[88] mitford (1974), page 163 ; mitford (1977), page 509 ; dabrowa (1980b), page 385 ; dabrowa (1980a), page 24 ; braund (1989b), page 32.
[89] arrien, Périple du Pont-Euxin, 9, 3 = isl 27, page 119. Tous trois devaient être à l’origine en terre et en bois (redde (1986), page 441).
[90] arrien, Périple du Pont-Euxin = isl 27, page 118.
[91] redde (1986), page 442.
[92] redde (1986), page 442.