Étude CHRONOLOGIQUE

DES ACTIVITÉS POLITIQUES

ET MILITAIRES ROMAINES

en mer noire

L i v r e   C i n q

 

 de Dioclétien (284-305) à Justinien (527-565)

 

Le IIIe siècle voit l’éclatement des dispositifs militaires impériaux. Olbia, Tyra sont détruites. Les Romains se retirent de Colchide (Chapitre 1 ; §.1). Le royaume du Bosphore qui semble à nouveau sur le point de renouer les liens de clientèle avec Rome est secoué par des conflits internes entre plusieurs factions qui entrainent les Romains dans la guerre (§.2) et un changement de statut. Chersonesus est la seule cité a avoir su préserver son indépendance. Elle est tout naturellement la seule à retrouver une garnison romaine (§.3). Cette dernière lui permettra de faire face à de nouveaux peuples, cette fois-ci venus d’Asie : les Huns (Chapitre 2 ; §.1). Sous Valens (364-378) et Théodose (379-395), Rome reprend pied en Colchide (§.2), s’appuyant localement pour sa défense sur des tribus alliées. Le même système, employée autour de Chersonesus (§.3), préserve la ville des derniers envahisseurs. Le Bosphore Cimmérien, en revanche, ne se remet pas de cette nouvelle agression et passe sous la domination des Goths alliés aux Huns (§.4). Sous le règne de Justinien (527-565) qui donne son nom au VIe siècle (Chapitre 3 ; §.1), un dernier déplacement de populations germaniques alliées à lieu en Crimée (§.2). La Péninsule reste très bien protégée par d’autres Goths alliés des Romains (§.2). Le royaume du Bosphore est intégré à l’Empire, et la Lazique, objet de la lutte entre Perse et Romains en 540 reste sous domination romaine (§.3). Justinien sera le dernier empereur romain à restaurateur la puissance romaine en mer Noire.

 

Chapitre 1

 

 de dioclÉtien (284-305) À l’apparition des huns en mer noire (375)

 § 1. fin de la présence militaire romaine en Colchide

  Planche : les garnisons pontiques de la Notitia Dignitatum 
        La première description des forts côtiers du Caucase date de 131 au moment de la tournée d’inspection de Flavius Arrien. Le système de défense de la région n’est ensuite à nouveau décrite qu’en 396 avec la Notitia Dignitatum ( ou « Registre des dignités civils et militaires »). Ce catalogue officiel des bureaux, services, postes militaires et civils donne la liste et la localisation des unités aux ordres du duc d’Arménie.

 Deux cartes étaient jusqu’à maintenant proposées par les historiens. La première essaye de faire un parallèle avec la description d’Arrien et tente de replacer toutes les garnisons mentionnées par la Notitia sur la côte entre Trapezus et Pityus. La deuxième carte localise l’essentiel des garnisons à l’intérieur des terres, entre Traprzus et Satala, ne laissant que deux points isolés à l’est de Trapezus[1].

 Zuckerman s’est, quant à lui, « proposé de résoudre le problème de la localisation (…) par une étude des noms d’unités selon l’indication que les garnisons dans le Pont peuvent se diviser en deux groupes distincte qui n’apparaissent pas simultanément[2]. C’est la considération de ce déploiement et leur évolution qui peuvent suggérer la solution aux problèmes géographiques et historiques de la région »[3].

         Nous savons que vers le milieu du IIIème siècle encore, une série de points fortifiés contrôlent la côte de Trapezus à Pityus[4]. L’évacuation de ces forts dût avoir lieu au lendemain des incursions des Goths et des Boranes dans la région qui vit la prise de Pityus et surtout de Trapezus en 256. Sur cinq cohortes mentionnées par la Notitia, quatre défendent Trapezus et ses approches (deux sites côtiers à l’est du grand port[5] et deux sites gardant la route montagneuse au sud). Trapezus même fait l’objet d’une garnison légionnaire à part entière et non plus d’un détachement de la légion proche de Satala. Il s’agit de la légion I Pontica[6].

             Le nouveau dispositif de protection de la ville dénote un réel repli des défenses derrière des limites provinciales[7]. L’empire n’a plus été capable au lendemain de l’apparition de la piraterie de se maintenir sur l’ensemble des côtes caucasiennes. L’emplacement des forts est passé sous le contrôle du puissant royaume Lazique. De Dioclétien (284-305) à Valens (364-378), Trapezus sera protégée par un déploiement de force à proximité[8].

           

§ 2. des rapports ambigus avec le royaume du Bosphore  

Planche : La guerre mentionnée par le "DE ADMINISTRANDO IMPERIO" Chersonésiens et Romains contre les Bosporaniens (290-292)

 Les rois du Bosphore durent, bon gré mal gré, se plier aux exigences des Goths et des Boranes au milieu du IIIème siècle et leur laisser l’usage de leurs ports et de leurs flottes pour leurs raids de piraterie en Asie Mineure. La tourmente passée, vers 275-280, les dynastes bosporans parviennent à rétablir de bons rapports avec Rome. Ainsi une dédicace religieuse à Zeus Sauveur et à Héra Salvatrice salue le roi Tibérius Julius Tiranès (276-279) pour sa "victoire"[9]. Le roi est encore appelé "ami des Césars et ami des Romains".

 La situation se dégrade vite cependant. Le traité de gouvernement et de politique étrangère de l’empereur Constantin VII Porphyrogenitus appelé « De Administrando Imperio », relate une guerre entre Romains et Bosporaniens dans la dernière décennie du IIIème siècle.

 Un certain Sauromates, fils de Criscorones, avec une armée complétée de Sarmates vivant près du lac Maéotis, attaque la Lazique en 290 puis le Pont en 291, atteignant même le fleuve Halys. Une riposte menée la même année par les Chersonésiens, alliés des Romains, contre le Bosphore et sa capitale oblige Sauromates à se replier puis à faire la paix avec Rome (292)[10].

 Pourtant Thorthorses (287-309) est le seul monarque bosporan connu durant le règne de Dioclétien. Mais lui, pas plus que son successeur Rhadamsades (309-319), ne seraient membres de la dynastie légitime bosporane traditionnellement alliée des Romains[11]. Ils portent des noms iraniens et utilisent des signes sarmates sur leurs monnaies[12]. Le trône du Bosphore serait donc occupé par un roi des tribus vassales du lac Maéotis[13].

 Alors qu’aucun document épigraphique n’indique une relation de clientèle entre les nouveaux monarques bosporans et Rome, certaines inscriptions en revanche suggèrent un renforcement de la tendance pro-romaine au sein du royaume.

 Une inscription de Phanagoria datée de 308 nomme les cités de Panticapaeum et Phanagoria par leurs anciens noms romains (respectivement Caesarea et Agrippea) introduit au temps d’Auguste par le roi Polémon Ier[14]. Notre attention est également attirée par le fait que les monnaies émises par Thothorse deviennent rares puis inexistantes dans les dernières années de son règne, entre 305 et 309[15].

 Enfin, une autre inscription contiendrait la preuve d’un changement de statut du royaume ou d’une partie du royaume[16]. Elle est datée de 307. Aurélius Valérius Sogous, le dédicant, a les deux premiers éléments de son nom identiques à ceux de Dioclétien et de Maximien. Ces sont précisément ces deux empereurs qui sont ensuite mentionnés pour l’avoir « honoré »[17]. Sogous porte comme titre l’attribut honorifique « connu de l’Auguste », ce qui indique que son porteur a accédé à un moment de sa vie publique, à la connaissance de l’empereur. La suite est plus surprenante. Il dit qu’il était « appelé également Olympianos dans la province » ; un territoire provincial romain ? Ou bien ce terme connote t-il un nouveau statut du royaume du Bosphore transformé en province romaine ? Difficile de trancher[18]. Sogous indique ensuite une absence de seize ans et le fait qu’il a beaucoup voyagé. Sogous a t-il passé seize ans en territoire romain ou dans des expéditions en territoire ennemi aux côtés des Romains ? C’est l’avis de H. Heinen[19].

         Ces signes de troubles internes au royaume entre deux tendances, l’une pro et l’autre anti-romaine, montrent que le royaume du Bosphore, à la fin IIIème-début IVème siècle, n’était plus le traditionnel allié de Rome. Cette période de crise se serait terminée par le retour à l’autonomie de Théodosia sous contrôle romain qui limite un peu plus le pouvoir de Thothorse, puis par un retour à des relations amicales[20]. La dernière mention épigraphique d’un roi au Bosphore est datée de 402. Le monarque s’appellait Tibérius Iulius Diptoun et il était l’« ami des Césars et des Romains »[21]. 

 La ville de Chersonesus, elle, n’a jamais fait défaut à l’alliance romaine. Sa participation à la guerre de 290-292 aux côtés des Romains a été décisive. Seule cité du Nord de la mer Noire à avoir su préserver son indépendance politique et ses habitants durant la crise du IIIème siècle, c’est tout naturellement qu’elle redevient une tête de pont de la puissance romaine au nord de la mer Noire.

 

§ 3. le maintien de la présence romaine à Chersonesus

             Si à partir de la première moitié du IIIème siècle les sites avoisinant Chersonesus, tels que Charax ou Alma-Kermen, sont abandonnés par l’armée[22], la cité même continue de bénéficier d’une garnison romaine au IVème siècle.

         Durant la Tétrarchie, c’est encore au moyen d’une vexillation que l’Empire remplit cette tâche. Il s’agit alors d’une contribution en hommes des légions I Italica de Mésie et II Herculia de Scythie[23]. Cette vexillation est retirée à une date que l’on ignore.

         Apparaît ensuite une unité de ballistarii, sans doute l’une des deux legiones comitatenses de ce type appartenant au commandement de Thrace dans la Notitia Dignitatum, sous le règne de Valens (364-378)[24]. Cette dédicace aux empereurs Valens, Valentinien et Gratien mentionne les ballistarii probablement à l’occasion de travaux de fortifications sous la direction de Domitius Modestus, préfet du prétoire en Orient[25].

             L’étude des remparts de la ville a montré en effet un soin constant porté à la rénovation ou à la consolidation des défenses[26]. Une autre inscription commémore la restauration des murs de la cité par Diogenes, Comes de l’empereur Zenon (474-491) en 488 avec le soutien financier de la garnison de ballistarii[27]. D’autres travaux sur les murs de Chersonesus sont commémorés à la fin du IVème siècle. Ils ont été réalisés par le tribun Flavius Vitus et un ou plusieurs architectes militaires (mechanici)[28].

             La tradition rapportée par le « De Administrando Imperio », lie l’arrivée à Chersonesus de l’évêque Capito avec un détachement de 500 soldats au temps du premier empereur chrétien : Constantin (324-337)[29]. Escorte qui serait devenue par la suite une garnison fixe[30] ? Ou bien les balistarii seraient-ils liés à un autre événement majeur pour Chersonesus, contemporaine de la première attestation épigraphique de l’unité : l’invasion hunnique de 375 ? Les balistarii auraient alors été une unité de soutien pour la ville, transformée ensuite en garnison permanente ?

             Pour Nadel, « dans l’histoire militaire de la région, l’événement qui pourrait expliquer le mieux l’installation d’une garnison dans la cité est celui de l’invasion hunnique. (…) Tout cela se passa, non du temps de Constantin, mais un demi-siècle avant. Par une mesure de Valens, Chersonesus devint la tête de pont permanente de l’empire au Nord sous Théodose Ier »[31].

             C’est bien dans les années 370 que se passent le fait le plus déterminant de l’histoire des steppes du sud de l’Ukraine durant la première moitié du premier millénaire ap. J.-C. Ammien Marcellin[32] et Jordanes[33] nous décrivent la férocité de hordes venues des profondeurs de l’Asie, loin, très loin au delà du Tanaïs : les Huns.

 

Chapitre 2

  

de l’apparition des huns en mer noire (375)

À justinien (527-540)

 § 1. l’apparition des Huns

 

L’invasion soudaine et inattendue de ces nomades venus d’Asie Centrale provoque la confusion, non seulement parmi les Romains, mais aussi chez les barbares qui, les premiers, ont subi le choc des envahisseurs. Mettant fin à plus de mille ans de domination Scytho-Sarmate, les Huns ont ouvert aux peuples nomades de langue turque la route vers l’Europe[34]. Les peuples nomades vont devenir pour des siècles les maîtres absolus des steppes pontiques[35].

 

§ 2. le renouveau caucasien

        Dans le Caucase, trois unités plus récentes font leur apparition en Colchide au IVème siècle. C’est ce qui ressort du deuxième groupe repéré par Zuckerman dans la Notitia Dignitatum[36].

         L’ala prima felix Theodosia[37] à Pityus, la cohors prima Théodosiana à Valentia[38] et la cohors secunda Valentiana[39] à Ziganeos au Sud-Est de Valentia constituent le nouveau redéploiement romain au Nord de la Colchide sous Théodose et Valens[40]. Ces enclaves se maintiendront jusqu’au règne de Justinien (527-540)[41].

 Ce renouveau dans la seconde moitié du IVème siècle peut s’expliquer par la volonté de contrebalancer les facheux effets de l’échec cuisant de la campagne persique de Julien l’Apostat (360-363). Jovien, qui lui succède et l’armée en territoire ennemi sont en très mauvaise posture. La paix avec la Perse (363) est chèrement achetée : une grande partie de la Mésopotamie et de l’Arménie sont cédées, Rome renonce à toute suzeraineté sur l’Arménie et doit payer un tribut au roi Perse[42]. Traité qui fait pencher radicalement le rapport de puissance en faveur des Perses.

 Rome perd son droit de concéder la dignité royale aux rois ibériens[43]. Valens, associé à son frère Valentinien (364-375) au pouvoir (364) pour la partie orientale de l’Empire, tente, durant son règne, de rétablir l’influence romaine en Arménie[44]. Un siècle après son évacuation devant les Goths et les Boranes.

 

§ 3. Chersonesus et les Germains du sud-ouest de la Crimée

             Chersonesus, tout comme la population barbare du Sud-Ouest de la Crimée n’a, semble-t-il, pas souffert de l’invasion des Huns à la fin du IVème siècle[45].

            La population barbare qui entoure la ville était alors essentiellement d’origine Scytho-Sarmate mais elle comporte également des éléments germaniques et plus précisément scandinaves[46]. Ces Germains seraient arrivés en Crimée occidentale en deux vagues. La première au IIIème siècle et la seconde au début IVème-milieu Vème siècle[47]. Les nécropoles de ces deux groupes sédentaires entourant la cité ont montré à chaque fois une population très militarisée et influencée en matière d’armement par l’armée romaine[48]. La plupart des sites occupent les principales voies d’accès des steppes à Chersonesus. Cette population, plus que la garnison permanente romaine, a constituée à l’époque hunnique le bouclier protecteur de la ville[49].

             A l’époque hunnique, des Goths sont également attestés dans la région du Bosphore.

 

            § 4. le Bosphore Cimmérien au temps des Huns

         Les villes grecques de la seconde moitié du IIIème siècle n’ont plus grand chose à voir avec les florissantes cités d’avant la crise. L’archéologie le confirme bien à Georgippia, détruite par un incendie vers 239, au moment des migrations de tribus poussées vers l’est par les Goths (Sarmates, Alains)[50]. La timide renaissance des établissements du Bosphore est définitivement compromise par l’arrivée des Huns dans les années 370. C’est le plus souvent la destruction totale des villes et des établissements ruraux. Rares sont ceux qui continueront d’exister [51].

         Les pratiques funéraires montrent que la composition de l’aristocratie bosporite n’a pas été bouleversée. Essentiellement d’origine locale, c’est-à-dire gréco-sarmate, cette aristocratie comporte, il est vrai, quelques éléments goths. Des sources écrites attestent également de la présence des Goths. Ainsi vers 400, saint Jean Chrysotome évoque dans une lettre, des princes gothiques au Bosphore Cimmérien qui souhaitent se faire baptiser[52].

 La présence de ces Goths dans cette zone dominée par les Huns à la fin du IVème et durant la première moitié du Vème siècle serait une forme de relation originale entre les deux groupes[53]. Procope dit que la population de Bosporus[54] était autonome[55]. Les Goths seraient les représentants du pouvoir hunnique sur place et grâce à leur force militaire, ils serviraient sa politique.

 Plus que jamais le nord de la mer Noire est devenue une zone de contact très dangereuse. De Bosporus à Chersonesus on est « comme pris entre les barbares des nations hunniques » nous dit Procope[56] et cet auteur d’ajouter plus loin « Cepi et Phanaguris, qui ont été soumises autrefois aux Romains, le sont encore de nos jours ; mais il n’y a pas si longtemps, elles furent capturées par une partie des barbares voisins et rasées jusqu’au sol ». Ces deux localités, sur la rive asiatique du détroit de Kertch, appartenaient au royaume du Bosphore. L’Empire romain d’Orient, avec pour capitale Constantinople, a donc su restaurer et étendre son pouvoir en mer Noire.

  

Chapitre 3

  justinien (527-565)

le restaurateur de la puissance romaine en mer noire

 § 1. le « siècle de Justinien »

 

Justinien est imbu du concept de l’unité romaine. Son règne marqua le dernier grand effort pour la reconstitution de l’Empire romain dans son intégrité territoriale, mais aussi dans son unité institutionnelle et ecclésiastique. Au profit de sa politique occidentale, il se hâte de conclure la paix avec la Perse (532). Une série de campagnes victorieuses lui permet alors de récupérer sur les Vandales l’Afrique du Nord, aux Ostrogoths l’Italie et aux Wisigoths le sud de l’Espagne. La guerre avec la Perse reprend en 540. La lazique devint alors une zone de combats pour les deux belligérants. Justinien, là aussi, apparaît comme le restaurateur de la puissance romaine. Le VIème siècle est le « siècle de Justinien ».

 

§ 2. le départ des Eudoses de Crimée occidentale puis orientale

Le périple du Pont-Euxin du Pseudo-Arrien les situent au sud-est de la Crimée au Vème siècle. Procope, lui, parle pour la même région au VIème siècle de Goths Tétraxites. Or Pseudo-Arrien dit que les Eudoses « parlent la langue gothique et la langue de la Tauride ».

 Enfin Procope dit que ces Goths qui se trouvaient sur la rive occidentale du Bosphore Cimmérien empêchèrent les Huns Outigours[57] de passer sur la rive orientale du Bosphore avant de s’allier finalement avec eux. On les retrouve alors ensuite sur la zone littorale au nord-est de la mer Noire près des contreforts du Caucase.

 Les tombes que les Goths Tétraxites y ont laissées ont de grandes similitudes avec celles de Scandinavie d’où sont originaires les Eudoses, et les nécropoles laissées par des Germains orientaux au sud-ouest de la Crimée[58]. Ces dernières apparaissent au IIIème siècle et disparaissent au Vème siècle, au moment où les Goths Tétraxites de Bosporos font leur apparition[59]. Pour Kazanski, « Il semble donc quasiment certain que les Tétraxites de Procope et les Eudoses du Pseudo-Arrien ne font qu’un »[60].

 Les Eudoses quittent au Vème siècle le sud-ouest de la Crimée où ils protégeaient Chersonesus des peuples nomades des steppes pour la rive occidentale du Bosphore Cimmérien. A un moment de leur histoire, ils sont identifiés aux Goths Tétraxites. Puis après leur rencontre avec les Huns Outigours, ils passent sur la rive orientale où Procope les signale encore au VIème siècle[61]. Là ils continuent à entretenir de bons rapports avec les Romains[62].

 Au début du VIème siècle Justinien renforce les défenses de la ville de Bosporus, « cité barbare soumis au pouvoir des Huns mais qu’il ramena dans la dépendance romaine »[63]. D’autres villes de l’ancien royaume du Bosphore comme Cepi et Phanagorie étaient devenues romaines. Certains objets gothiques des VIème-VIIème siècle retrouvés sur le site de Bosporus auraient été apportés par des soldats de la garnison byzantine installés dans la ville avec leurs familles ; parmi eux des Goths[64].

 Le départ des Eudoses ne prive cependant pas pour autant Chersonesus d’alliés pour protéger l’accès de ses portes aux nomades des steppes. D’autres Goths sont demeurés sur le littoral et les montagnes du sud-est de la Crimée. Fidèles alliés de l’Empire ils représentent peut-être la plus grande force militaire que les Romains ont à leur disposition dans la région.

 

§ 3. Chersonesus et les Goths du pays de Dori

         Procope reste là encore, notre témoignage le plus précieux sur les Goths restés en Crimée au VIème siècle[65]. Il décrit une région montagneuse proche du littoral, appelée pays de Dori, quelque part entre les villes de Chersonesus et de Bosporus.

 Ce pays est occupé par des Goths, fidèles alliés de l’Empire, à la fois bons agriculteurs et habiles guerriers[66]. Ces Goths vivent en bonne entente avec les Romains. Liés par une alliance, « ils marchaient avec les Romains contre leurs ennemis chaque fois que l’’Empereur le désirait ». En retour, Justinien fit construire de « longs murs » pour protéger les accès de leur région et « libéra ainsi les Goths de la crainte d’une invasion »[67].

 Justinien apparaît comme le véritable maître de la région occupée par ses alliés ; Procope ne dit-il pas que « l’empereur ne construisit ni cités, ni forteresses, à aucun endroit de cette terre, vu que les habitants de ce pays ne peuvent souffrir d’être confinés dans une place fortifiée » ? Ce soin que Justinien porte à la Crimée s’explique par un retour de ses préoccupations en Orient. Jusqu’à maintenant son attention était tournée uniquement vers la reconquête des provinces occidentales, il avait délaissé le Pont-Euxin. La reprise de la guerre avec la Perse en 540, l’amène à se préoccuper d’avantage de ces régions.

 

§ 4. la Lazique, un enjeu entre Perses et Romains

         Trois passages de Procope illustrent la situation de la Lazique, l’ancienne Colchide, au temps de Justinien. Par de constants rapprochements avec la situation sous Trajan, ils soulignent la perte de l’influence romaine sur ces terres.

« Dans le passé, l’empereur romain avait usage de nommer un roi aux Zechi, mais à présent ces barbares ne sont plus soumis aux Romains »[68].

         « Au-delà de Rhizaeum se trouve un territoire occupé par des peuples indépendants, qui vivent entre les Romains et les Lazes. (…) ils disent que du temps de l’empereur romain Trajan des détachements de soldats romains étaient stationnés là et jusque chez les Lazes et Saginae. Mais à présent, les gens vivant ici ne sont les sujets ni des Romains, ni du roi des Lazes »[69].

 « Bien que dans le passé des soldats romains tenaient toutes les villes de la côte depuis les limites de Trébizonde jusqu’à la Saginae (…). Il arriva finalement que ces deux forteresses (Sebastopolis et Pityus) étaient les seules qui leur restait »[70].

 Le pays devient pourtant au milieu du VIème siècle le théâtre des luttes entre Romains et Perses. Tout commençe en 540, quand Chosroes, envoie une armée pour prendre le contrôle des deux postes romains. Par anticipation, les deux petites garnisons incapables de faire face seules, retraitent par mer à Trapezus, non sans avoir auparavant détruit les fortifications et les habitations.

 Procope nous fournit tout l’intérêt stratégique de la Lazique à ce moment[71]. La mer Noire une fois atteinte, les Perses pouvaient ravager, par terre comme par mer, les côtes romaines de l’Anatolie. Ils auraient été à bonne distance pour maintenir constamment Constantinople dans le risque d’une attaque surprise par mer. Enfin occuper la Lazique, c’est se prémunir des raids des Huns voisins tout en conservant la possibilité de les diriger contre les Romains.

 Malgré la restauration des défenses et l’embellissement de ses édifices, Sebastopolis/Dioscurias n’est plus la « place militaire marquant la limite de l’Empire » comme au temps d’Arrien[72]. Avec l’intégration du royaume du Bosphore on peut désormais dire, avec Procope, que c’est « la cité de Chersonesus, qui est la limite de l’empire romain »[73]. Justinien est bien celui qui a retrouvé la maîtrise du « lac romain ».

 Conclusion  de la première étude    

[1] zuckerman (1991), page 528.

[2] Le premier groupe concerne l’époque qui va de Dioclétien (284-305) à Valens (364-378) et le second concerne les nouvelles dispositions de Valens et de Théodose Ier (379-395).

[3] zuckerman (1991), page 528. Approche tout à fait nouvelle des données de la Notitia Dignitatum. L’auteur la justifie un peu plus loin en expliquant qu’ "une fois séparé, chaque groupe offre une vision géographico-stratégique cohérente car cette approche offre comme argument solide que les garnisons ne sont jamais dispersées et dûes au hasard".

[4] L’influence romaine se diffusait ensuite, à partir de ces points, aux tribus de l’intérieur.

[5] zuckerman (1991), page 533.

[6] La première attestation de cette unité date de 238 (zpe 15 (1974), pages 183-191).

[7] Ici en l’occurrence le Pont Polémoniaque.

[8] Ainsi les deux forts côtiers ne sont distants de la ville que de 1 et 2 jours de navigation.

[9] Dans le contexte troublé du royaume, il ne peut s’agir que de sa libération de l’influence des Goths et de leurs alliés. iospe ii, 36a.

[10] Constantin Porphyrogenete, De Administrando Imperio, 53, 2 ; nadel (1977), page 93.

[11] C’est l’avis de Minns, reprit par nadel (1977), pages 100-101.  Ainsi pour Thorthorses aucune source épigraphique ne mentione les traditionels noms romains de Tibérius Julius. Absence également du titre d’"ami des Césars et ami des Romains" qui dénote le statut d’allié de Rome.

[12] nadel (1977), page 96.

[13] nadel (1977), page 100.

[14] cirb 1051 ; nadel (1977), page 104.

[15] nadel (1977), page 100.

[16] cirb 64.

[17] De porter les gentilices impériaux ? (heinen (1996), page 98).

[18] Mais Nadel (1977), pages 103-104 le fait. Pour lui, si ce n’est pas le royaume du Bosphore tout entier qui a changé de statut, c’est que la cité de Théodosia en a été détachée pour affaiblir le pouvoir de Thothorse encore en place.

[19] heinen (1996), page 100 qui rejette, entre autre, l’idée que sa longue absence et les épreuves qu’il a endurées (il dit avoir vécu beaucoup de tribulations) serait dûes à ses convictions religieuses.

[20] nadel (1977), page 105.

[21] kazanski (1991), page 510.

[22] Sur ces sites apparaissent, toujours à partir du IIIème siècle, des nécropoles confirmant la présence d’une population d’origine scandinave : les Eudoses (kazanski (1991), page 498).

[23] ae 1994, 1539 = ise, Chersonesus 33, page 47 et 45, page 55. La Scythie à été crée par Dioclétien avec l’actuelle Dobroudja de la Mésie.

[24] ae 1984, 804 = ise, Chersonesus 84, page 804.

[25] nadel (1977), page 90.

[26] bartoli-kazanski et kazanski (1991), pages 448-452. Ainsi une tour (n°17) a été renforcée plusieurs fois par un mur extérieur dont une fois au IV-Vème siècle tandis que certains tronçons du rempart Sud-Est auraient été construits au IIIème ou IVème siècle.

[27] nadel (1977), page 90.

[28] zuckerman (1991), page 550.

[29] nadel (1977), page 91.

[30] nadel (1977), page 91.

[31] zuckerman (1991), page 552.

[32] ammien marcellin, Histoires, XXXI, 3, 1-8.

[33] jordanes, Histoire des Goths, I, 24, 123-125.

[34] Suivront les Avars au milieu du milieu du VIème siècle puis les Khazars au VIIème siècle.

[35] bartoli-kazanski et kazanski (1991), page 422.

[36] zuckerman (1991), pages 533-534.

[37] Le nom même de l’aile indique que cette nouvelle garnison apparut sous Théodose (379-395).

[38] Valentia serait le nouveau nom donné par Valens à Sebastopolis (zuckerman (1991), page 534).

[39] Le nom indique une apparition sous le règne de Valens (364-378).

[40] Chaque point est distant de 60 km de son voisin.

[41] zuckerman (1991), page 534. Procope, lorsqu’il décrit la situation des Romains en 541, disait bien : "ils (les Romains) y avaient construit deux  forteresses, Sebastopolis et Pityus, à deux jours d’intervalle, et y maintenaient  des garnisons dès le début. Bien que dans le passé des soldats romains tenaient toutes les villes de la côte depuis les limites de Trébizonde jusqu’à la Saginae (…). Il arriva finalement que ces deux forteresses étaient les seules qui leur restait" procope, histoire des guerres, VIII, 2-4 = ise 50, page 142.

[42] christol et nony (1995), page 260.

[43] zuckerman (1991), page 535.

[44] christol et nony (1995), page 258.

[45] Pas de traces de bouleversement dans les couches archéologiques et pas de changement dans la composition de la population. bartoli-kazanski et kazanski (1991), page 456.

[46] Notament les anciens sites romains comme Charax (kazanski (1991a), page 85). Ces Germains orientaux seraient plus précisément des Eudoses (kazanski (1991b), pages 498-499). 

[47] kazanski (1991b), page 499.

[48] kazanski (1991a), pages 84-85.

[49] Pour reprendre le titre de kazanski (1991a), page 84.

[50] aleksejeva (1988), page 85.

[51] Ainsi Tanaïs au nord-est de la mer d’Azov voit apparaître un habitat fortifié sur ses ruines.

[52] kazanski (1991a), page 84.

[53] kazanski (1991a), page 84.

[54] Nouveau nom de Panticapée qui domine dans ses œuvres.

[55] procope, histoire des guerres, I, 12, 5-9 = ise 52, page 144.

[56] procope, histoire des guerres, VIII, 5, 26-28 = ise 53, page 145.

[57] Huns de retour d’Europe après la défaite des fils d’Attila à la bataille de Nedao en 454-455 et la dislocation de l’empire hunnique.

[58] kazanski (1991a), page 126.

[59] kazanski (1991b), page 498.

[60] kazanski (1991a), page 124.

[61] procope, histoire des guerres, VIII, 4, 9 ; 5, 5 ; kazanski (1991a), page 125 et kazanski (1991b), page 499.

[62] kazanski (1991a), pages 124-125.

[63] procope, édifices, III, 7, 10-17 = ise 51, page 143. Plus loin Procope fait la différence entre Chersonesus « soumise aux Romains depuis longtemps » et Bosporus « soumise aux Romains depuis peu » (procope, histoire des guerres, VIII, 5, 26-28 = ise 53, page 145).

[64] kazanski (1991a), page 126.

[65] Les informations données sont recoupées avec les données archéologiques (kazanski (1991a), page 118) ce qui donne une situation précise de ces Goths.

[66] procope, édifices, III, 7, 10-17 = ise 51, page 143. Procope dénombre trois milles guerriers ce qui ferait - femmes, enfants, vieillards compris - une population totale de quinze milles personnes environ (chiffre donné par kazanski (1991a), page 118).

[67] procope, édifices, III, 7, 10-17 = ise 51, page 143.

[68] procope, histoire des guerres, VIII, 4, 2 = ise 50, page 142.

[69] procope, histoire des guerres, VIII, 2, 10/16-17 = ise 49, page 141.

[70] procope, histoire des guerres, VIII, 4, 3-4 = ise 50, page 142.

[71] procope, histoire des guerres, II, 28, 18-24 = ise 48, page 140.

[72] arrien, Périple du Pont-Euxin, 17, 2 = ise 27, page 118.

[73] procope, histoire des guerres, I, 12, 5-9 = ise 52, page 144.