Luttwak écrit : « On peut distinguer trois systèmes différents concernant la sécurité de l’empire pour la période qui nous occupe. Nous pouvons parler de systèmes au sens propre, car chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le réseau de routes et les fortifications pour un unique objectif. De plus, le dispositif de chaque élément traduit la logique de l’ensemble. Le but de chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités, elles-mêmes le reflet de conceptions conjoncturelles de l’empire : expansion hégémonique pour le premier système[1], sécurité territoriale pour le deuxième[2] ; et finalement, dans des circonstances graves, la simple survie de la puissance impériale elle-même[3]. Chaque système reflétait une vue du monde romain différente et l’image que Rome se faisait d’elle-même »[4].
Pour Luttwak, le développement systématique d’une stratégie impériale globale par les empereurs romains ne fait aucun doute. La politique de la frontière évoluait selon ce qu’il appelle une « politique administrative rationnelle ».
une
politique particuliÈre
Les reproches adressés à l’ouvrage reposent surtout sur cette vision[5]. Comme l’a écrit Mann[6], il ne faut pas regarder la forme finale de la frontière militaire dans un secteur particulier comme le produit final et logique d’une politique cohérente appliquée à l’ensemble des frontières.
La variété des actions sous chaque empereur, parfois en contradiction avec la politique menée par leurs prédécesseurs, va dans ce sens.
On peut ainsi opposer Caligula (37-41) qui poursuit, dans le royaume du Bosphore, une politique poursuivie depuis Auguste, à Claude (41-54) qui y met un terme. Néron (54-68) qui, avec une politique plus agressive envers les Parthes, rompt avec la politique plus prudente de ses prédécesseurs. Trajan (97-117), qui renoue avec l’expansionnisme à son successeur, Hadrien (117-138), qui abandonne les derniers territoires annexés. On le voit : le caractère personnel de l’autorité impériale a produit des décisions en opposition avec l’idée d’une « grande stratégie ».
En conséquence, la disposition des troupes à la frontière ne serait pas le résultat logique d’une politique concertée et menée successivement par tous les empereurs sur la question de LA frontière, mais une addition de programmes locaux de défenses qui sont des réponses précises à une situation précise. Les Romains s’adaptent. Les tracés administratifs et les systèmes défensifs sont constamment remaniés. Pragmatisme et souci d’efficacité ont été leurs guides dans ces choix[7].
L’idée de Luttwak, pour qui la « grande stratégie » post-flavienne élimina les rois-clients des limites pour établir des fronts linéaires et « scientifiques »[8], s’oppose à des considérations plus locales. Vespasien élimina bien les rois-clients de l’Anatolie mais en raison du changement de politique amorcé sous Néron. La guerre ne reposait plus essentiellement sur les alliés mais était désormais prise en charge par les Romains dans tous les domaines (troupes, communications, approvisionnement).
La différence avec la vision de Luttwak est grande : l’application rationnelle sur le terrain de conceptions stratégiques n’implique pas une vision globale de la stratégie appliquée à l’échelle de l’Empire. Il convient de traiter les problèmes défensifs frontaliers de façon différenciée selon les secteurs géographiques.
[1] D’Auguste à Néron. C’est le système dit « Julio-Claudien » basé sur les Etats clients et des armées mobiles.
[2] De Vespasien à Marc-Aurèle, avec la mise en place et le perfectionnement des frontières « scientifiques ».
[3] La défense en profondeur qui fait suite à la crise du IIIe siècle.
[4] Luttwak (1987), pages 4-5.
[5] Carrie (1993), pages 32-33 ; Whittaker (1989a), pages 28 et suivantes.
[6] Whittaker (1989a), pages 28 et 33.
[7] Pour s’en convaincre, lire remy (1986), l’évolution administrative de l’Anatolie aux trois premiers siècles ou tout du moins sa conclusion.
[8] Frontières « artificielles » (en opposition aux frontières dites « naturelles ») dont les tracés répondraient à des objectifs uniquement stratégiques.