Étude sur l’organisation
et la signification
des systÈmes dÉfensifs
frontaliers en mer noire
la défense de la frontiÈre pontique sous le haut-Empire
(IIe-IIIe
siècle) :
les villes grecques de scythie et de tauride
§ 1. contexte général
En 180-181, Tib. Plautius Felix Ferruntianus, tribun de la première légion Italica, est préposé à l’ensemble des vexillations de Mésie inférieure en Scythie et en Tauride[1]. Cette charge a été conférée pour des circonstances exceptionnelles. Il s’agissait alors d’une mission de couverture des opérations d’Helvius Pertinax et de Claudius Pompéianus aux bouches du Danube[2].
Une fois introduit ce groupement opérationnel semble s’être transformé en un dispositif militaire durable. De Commode (180-192)[3] à Trajan Dèce (249-251)[4], les préposés aux vexillations, tous tribuns de la première légion Italica, étaient désignés par le même terme, celui de « Chersonessitanae »[5].
Deux notions apparaissent, celle de vexillation en temps de guerre et celle de vexillation garnison. Un même mot qui peut donc désigner deux situations différentes. Il convient donc de le définir.
§ 2. définition du terme « vexillation »
Le nom même de « vexillation » vient du mot « vexillum » qui désignait l’étendard autour duquel étaient regroupés les soldats qui quittaient leur corps d’origine pour une tâche particulière[6].
L’auteur de « l’armée romaine » rappelle que ce terme doit être employé avec prudence et pas à n’importe quel unité en déplacement. Cette prudence s’impose car la définition même de vexillation est en quelque sorte officielle[7]. Son emploi ne doit donc être réservé que s’il est explicitement mentionné dans un texte littéraire ou épigraphique[8].
Le détachement d’un certain nombre de soldats de leurs unités d’origine se faisait dans deux cas bien précis. Premier cas, la constitution d’une vexillation pour les besoins d’une campagne militaire.
L’armée de la province de Mésie inférieure n’a jamais envoyé sur le terrain des opérations une légion entière, mais un détachement de chacune de ses légions. Ainsi la contribution simultanée des légions I Italica, V Macédonica, XI Claudia, attestée à Olbia sous le règne d’Antonin le pieux[9] et que l’on pourrait mettre en rapport avec l’action de soutien réalisée pour la ville sous cet empereur contre les « Tauroscythes »[10].
Nous ne savons pas si cette règle a été observée également pour les auxiliaires, présents dans les contingents[11].
La Scythie et la Tauride, en territoire non romain juridiquement, étaient bien sous le commandement militaire de Mésie inférieure mais ne constituaient qu’un secteur secondaire de son activité par rapport à la défense, prioritaire, de la province. De plus prélever des troupes sur chacune des légions était le meilleur moyen de ne pas dégarnir complètement un secteur, ni de désorganiser son système défensif[12].
Des vexillations pouvaient être également constituées (ou
maintenues) pour tenir garnison dans des régions éloignées, dans un fort (Charax)
ou dans une ville (Tyra, Olbia, Chersonèse). Elles pouvaient alors être aussi
utilisées dans le cadre de travaux[13].
Planche 1 : organistaion Hiérarchique des
Vexilationes Ponticae
Planche 2 : organistaion Hiérarchique des Vexilationes Ponticae (suite)
§ 3. composition et organisation hiérarchique des vexillations pontiques
D’ordinaire, les vexillations sont désignées par le nom des légions qui contribuent à sa formation (« vexillationem legionum I Italicae, V Macedonicae, XI Claudiae » = vexillation des légions I Italica, V Macedonica, XI Claudia[14]) ou, plus généralement, par le nom de la province qui fournit les troupes (« vexillatio Moesiae Inferioris » = vexillation de Mésie inférieure[15]).
A la fin du règne de Marc Aurèle, la vexillation de Tib. Plautius Felix Ferruntianus est désignée par le secteur géographique où s’exerce son commandement. Par la suite, une fois introduit, le poste de préposé aux troupes de Crimée devient une charge fixe pendant une soixantaine d’année. L’organisation des vexillations pontiques est alors terminée et reste sous cette forme jusqu’à l’éclatement du dispositif face aux Goths au IIIe siècle[16].
Il faudra attendre la tétrarchie, c’est-à-dire à la sortie de la crise, pour retrouver l’existence d’une vexillation formée de la I Italica et II Herculia mais désignée sous ces noms9. Son activité ne se limite alors plus qu’à Chersonèse même ; la plupart des établissements occupés au IIe siècles sont détruits ou occupés par des populations barbares.
Dans tous les cas, le chef du détachement a le droit au titre de praepositus ou alors l’unité est dite sub cura (« sous les ordres de »[17]).
Au sommet de la hiérarchie nous trouvons, à Chersonèse, et uniquement à Chersonèse, des tribuns militaires[18]. Cette cité constitue donc le quartier général du groupe opérationnel. Tous sont issus de la première légion Italica. Ils sont secondés pour la ville et les localités environnantes (Charax, Balaklava, Alma-Kermen) par un (ou plusieurs) officier(s) professionnel(s) (des centurions) sortis du rang[19]. Ces centurions appartenaient aussi bien à la première légion Italica qu’à la onzième Claudia, ces deux unités fournissant simultanément les troupes pour la Crimée (la cinquième Macédonica a quitté la Mésie inférieure pour la Dacie en 167).
Il me paraît difficile de donner quelque chiffre sur l’état des forces romaines en Crimée. En revanche il est tout à fait certain que ces effectifs ont fluctué dans le temps : Antonius Valens, préposé à la vexillation de Mésie inférieure sous Antonin le pieux était un tribun ; son successeur (connu que par ses initiales L(---) A(---) C(---)) qui porte le même titre n’est « que » centurion. Nous retrouvons la même situation sous Trajan Dèce où un centurion est à la tête de la vexillation Chersonesitaine alors que cinquante-cinq ans auparavant, sous Commode, la même fonction était tenu par des tribuns militaires. Des effectifs importants pouvaient nécessiter la présence d’un commandement suppérieur mais à l’inverse, lors de périodes où les effectifs étaient réduits, un centurion pouvait commander seul, avec ses propres subordonnés.
Tyra est la première cité grecque au nord de la mer Noire à recevoir une garnison romaine. Un contingent de la cinquième légion Macedonica et de ses auxiliaires est attesté au tout début du IIème siècle. La pression des Tauroscythes sous Antonin le pieux, oblige les Romains à venir en aide à Olbia et probablement à Tyra.
Un fragment de stèle à Olbia[20] et des briques estampillées à Tyra[21] attestent de l’apparition, dans chacune des cités, d’un contingent comprenant des éléments des trois légions de Mésie inférieure. Leur différence tient au commandement : le détachement d’Olbia est commandé par un centurion de la onzième légion Claudia et celui de Tyra par un centurion de la première légion Italica.
Par la suite, la cinquième légion Macedonica ne faisant plus partie de l’armée de Mésie inférieur, la garnison de Tyra est tenue par des soldats de la première légion Italica, dirigés par un de leur centurion[22]. Le commandement ne change donc pas, mais les troupes dont ils disposent sont tirées de la même unité : la sienne. Cette situation durera jusque sous le règne des Sévères et la prise de la ville par les Goths en 238.
A Olbia les interprétations sont plus délicates faute d’informations. Une seule inscription prouverait la présence dans la ville de soldats de la légion XI Claudia au IIIe siècle[23]. Si cela s’avère exacte on pourrait déduire, dans la façon dont les choses se sont déroulées à Tyra, que la vexillation-garnison qui succéda à la vexillation de guerre était dirigée aussi par un centurion de la onzième Claudia. Cet officier aurait, comme pour Tyra, disposé uniquement de soldats tirés de sa légion.
§ 4. présence de la flotte flavienne de Mésie
La flotte flavienne de Mésie est attestée à Tyra (avec deux inscriptions) et à Chersonesus (avec six inscriptions). Le rapport entre la marine et les troupes terrestres semble éclairé par la dédicace de deux médecins militaires dont l’un appartient à la flotte mésienne[24]. Ce dernier manifeste, par sa participation à une dédicace au centurion de la légion Italica, la subordination de l’équipage de son navire au commandant des forces terrestres[25].
Chersonesus semble être la plus importante base de la flotte mésique au nord de la mer Noire. C’est là que l’on a retrouvé la plupart des inscriptions dont un autel érigé par l’ensemble des centurions et des triérarches (= capitaines de navires)[26]. Une autre dédicace faite par un trierarche, honore Fl. Sergianus Sosibus, tribun de la première légion Italica[27].
Un autre autel, érigé par un des soldats de la flotte nous donne même le type et le nom de son navire : la liburne Sagita (« la flèche »)[28]. La liburne était un navire léger à deux rangées de rameurs, rostré, et d’une longueur de 24 à 30 mètres[29].
Le rôle de la flotte est très clair : les unités navales assuraient, d’une part, l’approvisionnement des garnisons romaines et le transport des troupes, et d’autre part, la liaison avec la Mésie dont dépendaient les garnisons[30]. Cette liaison n’était possible que par mer[31]. L’élargissement du rayon d’action de la flotte à la Crimée serait la cause principale du transfert de son port d’attache à Noviodinum. Une mesure d’ordre stratégique qui répondait aux nouvelles missions de la flotte mésique.
[1] ils i, 2747 = ise, Mactaris 6, page 93.
[2] sarnowski (1991a), page 324 ; gostar (1969), page 301.
[3] cil iii, 13750 = ise, Chersonesus 44, page 53.
[4] ae 1996, 1358 = ise, Chersonesus 27, page 42.
[5] "Praepositus vexillationis Chersonessitanae".
[6] le bohec (1998), page 30.
[7] le bohec (1998), page 30.
[8] Les références épigraphiques sont nombreuses dans notre cas (pas moins d’une trentaine selon l’index ise pages 149-150). Certaines sont issues de reconstitutions hypothétiques mais d’autres, intactes, ne posent aucune difficulté d’interprétation.
[9] ae 1995, 1348 = ise, Olbia 3, page 15.
[10] histoire auguste, vie d’Antonin le pieux, IX, 9 = isl, 29, page 122. Je suis, pour ma part, tenté de replacer également les briques estampillées aux légions I Italica, V Macedonica et XI Claudia trouvées à Tyra dans le cadre de cette activité militaire (la cinquième légion, seule, est attestée dans la ville sous Trajan et Hadrien - ref. ise, Tyra 7 page 18, 9 page 19 et 14 page 22 - et en 167 la légion quitte la Mésie inférieure pour la Dacie).
[11] L’inscription d’Olbia parle d’une sixième cohorte (milliaire des Asturiens ou des Maures) et les briques de Tyra d’auxiliaires accompagnant les légionnaires.
[12] f. jacques et j.scheid (1990), page 134.
[13] Ainsi le temple de Jupiter Dolichenus construit à Balaklava par les hommes de la légion I Italica (Sarnowski et Salveja (1998), page 43 = ise, Balaklava 59, page 65).
[14] ae 1995, 1348 = ise, Olbia 3, page 15.
[15] ae 1900, 200 = ise, Charax 54, page 60.
[16] La dernière mention d’un préposé d’une vexillation Chersonésitaine remonte à Trajan Dèce (249-251) (ae 1996, 1358 = ise, Chersonesus 27, page 42), la dernière attestation d’une présence militaire romaine à Olbia avant sa prise par les Goths est datée de 248 (ae 1904, 164 = ise, Olbia 1, page 14).
9 "Praepositus vexillationis legionum I Italicae et II Herculae" (ae 1994, 1539 = ise, Chersonesus 33, page 47).
[17] ae 1990, 868 = ise, Tyra 7, page 18.
[18] Sept ont été répertoriés.
[19] Ce cas existait déjà dans à Valarsapa en Arménie, autre cas d’une vexillation située hors des limites de l’Empire.
[20] ae 1995, 1348 = ise, Olbia 3, page 15.
[21] ae 1925, 78 = ise, Tyra 13, page 21.
[22] ae 1995, 1350 = ise, Tyra 19, page 24.
[23] ae 1909, 167 = ise, Olbia 2, page 14.
[24] ae 1995, 1350 = ise, Tyra 19, page 24.
[25] sarnowski (1991a), page 326.
[26] ae 1967, 428 = ise, Chersonesus 35, page 48 ; speidel (1988), page 123.
[27] ae 1900, 199 = ise, Chersonesus 25, page 41.
[28] ae 1967, 429 = ise, Chersonesus 4, page 30.
[29] richardot (1998), page 146. C’est ce type de navire que l’on voit illustré sur la colonne Trajanne.
[30] Pour ces raisons, Olbia devait probablement être aussi une station de la flotte mésique (bounegru et zahaiade (1996), page 15).
[31] bounegru et zahaiade (1996), page 17.