Étude sur l’organisation

et la signification

des systÈmes dÉfensifs

frontaliers en mer noire


Chapitre 2

 

 la défense de la frontiÈre pontique sous le haut-Empire  (IIe-IIIe siècle) :

le limes pontique

 § 1. contexte général

                       En 55, le chef parthe Vologèse I met sur le trône d’Arménie un de ses parents, l’Arsacide Tiridates. C’est la guerre. Néron (54-68) nomme son meilleur général Cn. Domotius Corbulo, légat de Cappadoce et le charge des opérations militaires en Arménie[1]. D’importantes forces sont mises à sa disposition ; elles sont romaines[2]. Les princes alliés, jusqu’à présent, fournissaient l’essentiel des troupes et se chargeaient de les entretenir tout en ravitaillant celles des Romains. La politique de Néron est résolument offensive et elle fait reposer l’essentiel de l’effort de guerre sur les armées romaines.

         La guerre est longue (dix ans) et coûteuse et elle nécessite toujours de plus amples moyens que l’on fait venir d’occident[3]. L’intervention directe implique pour les Romains une logistique suivie. Trapezus jouait un rôle important dans l’acheminement et l’approvisionnement des troupes en Orient par la mer Noire et il fallut très vite assurer sa sécurité comme de l’ensemble des côtes.

 

§ 2. Trapezus et le limes pontique

                       Les différents forts de Colchide, au nord-est de Trébizonde, sont considérés par certains auteurs comme un « limes » côtier, destiné à protéger le flanc septentrional du dispositif romain en Cappadoce[4].

             La première étape se situe à la fin du règne de Néron. En 63/64 le royaume du Pont, dont fait partie le port de Trapezus, est annexé[5]. Les Romains sont désormais maîtres de l’ensemble des côtes au sud de la mer Noire. La flotte pontique est rapidement crée, notamment à partir des navires de l’ancienne marine du roi Polémon[6].

             Mais c’est sous Vespasien que vont apparaître les premiers forts sur les côtes caucasiennes. Il s’agit alors de ceux d’Apsarus et de Sebastopolis, suivis, à la fin du premier siècle, de celui de Phasis[7]. Tous trois étaient à l’origine des fortins de terre et de bois mais évoluent très vite vers des constructions en dur[8].

             An moment de la visite d’inspection d’Arrien en 147, Pityus n’était encore qu’un lieu d’ancrage et d’amarrage insignifiant[9]. Il deviendra dans la seconde moitié du IIe siècle la quatrième et la plus éloignée des places fortes romaines en Colchide. Les fouilles ont également montré ici que les premières fortifications étaient construites en bois[10].

             Une vie existait déjà où s’est développée autour des sites fortifiés. Arrien nous dit que « comme il fallait que la sécurité fut garantie et pour les bateaux au mouillage et pour toute la partie à l’extérieur de la citadelle, habitée par des soldats libérés du service et par toutes sortes de négociants, j’ai décidé de prolonger jusqu’au fleuve le double fossé »[11]. Dioscurias était déjà du temps de Strabon un lieu d’échange[12] et les fouilles menées à Pityus confirme la présence autour du camp fortifié d’une canabae (nom donné à l’ensemble des constructions civiles comme les maisons, cabarets, commerces divers)[13].

             Phasis, au moment de la visite d’Arrien, possédait 400 soldats auxiliaires, soit l’équivalent d’une cohorte[14]. La garnison de Pityus, plus récente, se composait, elle, d’une cohorte de la XVe légion dont le quartier général était stationné à Satala en Cappadoce[15]. Phasis était occupée par une unité de cavalerie[16]. Seule Apsarus dénote avec le chiffre impressionnant de cinq cohortes qui ne peut s’expliquer que dans le cadre d’une mission particulière[17]. Il faut se référer, je crois, aux dimensions du fort qui faisait à cette époque 194 m sur 245 m ce qui donnait une superficie de 4,7 ha. [18]. La question de la superficie des camps auxiliaires a été traité par Y. Le Bohec, qui, tout en précisant qu’il est difficile d’aboutir à des conclusions indiscutables, donne les références suivantes : une aile milliaire dispose de 5 à 6 ha., une aile quingénaire d’à peu près 4 ha. au maximum, et une cohorte milliaire d’environ 3 ha. [19]. On peut donc en déduire que notre fort avait assez d’espace pour loger en temps normal une cohorte auxiliaire de 1000 hommes ou 500 cavaliers.

             Le seul chiffre global des effectifs romains dans le Pont-Euxin oriental nous est donné par Flavius Josèphe[20]. Si l’on se rapporte aux évènements propres à la guerre des Juifs, la situation décrite se placerait à la fin du règne de Néron (66), au lendemain de l’annexion du Pont Polémoniaque[21]. Flavius dit précisément que tous les peuples du Pont-Euxin (à comprendre le Pont-Euxin oriental) étaient soumis à une force de trois mille soldats et de quarante navires de guerre[22].

             Ce chiffre, extrêmement précieux, est constamment cité par les historiens[23] mais il est aussi sujet à caution. Pour ma part je pense que nous ne devrions pas oublier que la « guerre des Juifs » est une œuvre de commande qui fait l’apologie de la force romaine et des qualités de la nouvelle dynastie régnante (Vespasien accède au pouvoir au lendemain d’une guerre civile). Les chiffres donnés ne sont pas forcément faux. Flavius Josèphe, bien placé à la cour, a eu accès à une ample documentation pour rédiger son œuvre ; mais il a tout aussi bien pu reproduire l’effectif militaire déployé en mer Noire pour mater la rébellion de Scribonius en 69[24] (révolte qui toucha les côtes caucasiennes). Il a tout aussi bien pu utiliser des renseignements plus récents à sa disposition pour les replacer dans le discours d’Agrippa II qui ne fait, à mots couverts, que l’éloge de la puissance romaine. Seul le chiffre de quarante navires de guerre paraît, en tout temps, constituer un effectif raisonnable pour la flotte pontique.

             Ces forts, en plus de leur commandement propre, dépendait d’un officier suppérieur qui dirigeait l’ensemble du système fortifié. Il était sans doute stationné à Apsarus. Numérius Marcius Plaetorius Celer, avec le grade de primipile, était « préposé aux troupes déployées dans le Pont, à Apsarus » dans la première moitié du IIe siècle[25]. A l’opposé du champ chronologique, en 254, date de la destruction d’une partie du limes, Successianus est désigné comme « le général des soldats stationnés dans cette région »[26].

 

§ 3. l’objectif et la caractéristique du système

           Tous ces forts sont placés à des intervalles assez réguliers de 57/70 km dans un territoire qui n’est pas romain. Arrien précise la situation : « après les Abasques viennet les Saniges, et c’est chez eux qu’est établie Sébastopolis ; le roi des Saniges, Spadagas, te doit son royaume »[27]. Autrement dit, la construction des forts s’est faite sur des territoires contrôlés par des alliés. Ces forts, somme toute bien isolés, ne protégeait pas un territoire côtier au demeurant peu romanisé mais protégeait le port de Trapezus de populations hostiles et capables de se livrer à des opérations de pillage[28].

         Le fort d’Hyssos, le première visité  par Arrien après son départ de Trapezus, situé à la limite des terres administrées directement par Rome[29] et les alliés caucasiens fait la liaison entre le grand port et Apsarus. Nous avons ici la preuve flagrante de la dissociation de la frontière administrative et militaire en deux réalités distinctes. Le limes pontique a une fonction purement stratégique et a dû, pour réaliser son objectif, se déployer en avant des limites provinciales.

 Les différentes places fortes étaient en contact de tribus mal soumises, en principe alliées de l’Empire mais au contact de peuples montagnards, se livrant facilement au brigandage. Arrien signale que les Sannes, brigands très belliqueux, restent insoumis et continuent de représenter une menace pour Trapezus[30]. On peut d’ailleurs raisonnablement penser que les cinq cohortes stationnées à Apsarus et proche des Sannes étaient là pour eux[31].

 En contrôlant cette partie du littoral, les forts offraient des relais sûrs et à distance régulières aux marins qui pratiquaient la navigation de cabotage. Ils interdisaient toute pénétration des peuples du Caucase vers le port de Trapezus et les empêchaient de se livrer à la piraterie sur mer, ce qui aurait rendu les communications maritimes dangereuses. Eux-mêmes dépendaient de la flotte pontique qui assurait le lien avec la Cappadoce. C’est par mer qu’Arrien fait sa tournée d’inspection et c’est par le même chemin qu’arrivait la solde[32].

         Et M. Reddé de conclure : « il est clair, toutefois, qu’il sagit là d’un système bien particulier, unique, apparemment, dans le monde romain, dans lequel la présence navale joue un rôle considérable »[33] et qu’il faut, à mon sens, relier à un objectif plus vaste encore qui est la sécurité maritime au sud de la mer Noire.

Chapitre 3


[1] luttwak (1987), page 83.

[2] Aux deux légions de Syrie avec leurs auxiliaires s’ajoute une de Mésie.

[3] Exemple : la légion V Macédonica de Mésie puis XV Apollinaris de Pannonie.

[4] lekvinadze (1969), pages 92-93.

[5] suetone, Néron, 18.

[6] remy (1986), page 43.

[7] redde (1986), page 441.

[8] Les fouilles soviétiques confirment ce qu’avait déjà dit Arrien à propos de l’évolution des fortifications de Phasis : "autrefois la muraille était en terre et en bois les tours qui la surmontaient mais maintenant celle-là, ainsi que les tours, sont de briques cuites" (arrien, ise 27, page 119).

[9] arrien, ise 27, page 120.

[10] lekvinadze (1969), page 92.

[11] arrien, ise 27, page 119.

[12] strabon, Géographie, XI, 2, 15.

[13] lekvinadze (1969), page 92.

[14] arrien, ise 27, page 118.

[15] Des plaques de céramique portant le timbre de la XVe légion y ont été retrouvées (lekvinadze (1969), page 92 = ise, Pityus 5, page 83).

[16] arrien, ise 27, page 119.

[17] arrien, ise 27, page 118.

[18] gregory (1995), page 22 du tome 2.

[19] le bohec (1998), page 172.

[20] flavius josèphe, ise 14, page 107.

[21] Pour la mention d’une flotte de guerre qui ne devait être que la flotte pontique instaurée après l’annexion du royaume.

[22] "quoi bon mentionner les Hénioques, les habitants de la Colchide, le peuple des Taures, les habitants du Bosphore et les nations qui entourent le Pont-Euxin et le Palus-Maéotide ? Eux qui n’avaient jamais connu de maître, même pris parmi eux, sont maintenant soumis à 3000 soldats tandis que 40 navires de guerre maintiennent la paix sur cette mer réputée non navigable et sauvage" (flavius josèphe, ise 14, page 107).

[23] Speidel, Reddé …

[24] tacite, isl 15, page 108.

[25] "Praeposito numerorum tendentium in Ponto Absaro" (ils i, 2660 = ise, Abella 6, page 83). De plus, Apsarus semble avoir disposé de la plus forte garnison.

[26] zosime, isl 31, page 124.

[27] arrien, ise 27, page 119.

[28] redde (1986), page 442.

[29] Le fort côtier n’est qu’à 26 km à l’est de Trapezus.

[30] arrien, ise 27, page 119.

[31] braund (1989b), page 35.

[32] arrien, ise 27, page 118.

[33] redde (1986), page 443.