Étude sur l’organisation

et la signification

des systÈmes dÉfensifs

frontaliers en mer noire


Chapitre 3

 

 la défense de la frontiÈre pontique sous le haut-Empire  (IIe-IIIe siècle) :

la recherche de la sÉcuritÉ maritime au sud

 § 1. quelle menace de la part des nomades du Caucase ?

                       Les Alains ont-ils constitué une sérieuse menace sur la province de Cappadoce ? Une menace si forte qu’elle aurait nécessité, en retour, la construction d’une série de forts le long des côtes caucasiennes pour protéger la voie qui mène à Trapezus et le nord du Pont Polémoniaque ?

             Il est certain que les Alains sont devenus, sous Vespasien, la plus puissante fédération de tribus nomades de Ciscaucasie. En 72 ils passent à travers le Grand Caucase pour se répandre en Médie et en Arménie. La Cappadoce n’est cependant pas touchée par ce raid[1]. Je ne reviens pas sur l’intense activité militaire que les Romains ont déployée en Ibérie qui montre que, sous Vespasien déjà, la nouvelle menace était prise au sérieuse.

             Cependant, cette menace passait seulement par les passes qui débouchaient sur l’Ibérie, et comme l’a bien démontré Braund, les Alains ont constitué une menace pour les Parthes à l’est, les Arméniens au sud et, par extension, les Romains en Cappadoce lors du raid de 135, mais jamais une incursion n’est allée vers l’ouest en Colchide[2]. Les conditions géographiques n’y étaient guère favorables (la Colchide, par l’Ibérie, est difficile d’accès[3]).

         Si les Alains ont joué un rôle dans l’élaboration du limes pontique, ce n’est qu’indirectement. La menace, prise au sérieux par Vespasien, aurait été une des causes de l’édification du limes cappadocien, plus que celui du limes pontique. Suétone dit bien que le déploiement des forces avait été rendu nécessaire pour faire face aux « incursions continuelles des barbares »[4]. En retour le nouveau déploiement de forces aurait accru le rôle du port de Trapezus, déjà important sous Néron, et aurait nécessité sa protection par un limes spécifique.

 

§ 2. la flotte pontique

 La création de la flotte pontique est contemporaine de l’annexion du royaume du Pont de Polémon II. Son principal port d’attache était Trapezus et le resta jusqu’au règne de Marc-Aurèle où Cyzique remplaça finalement Trapezus comme siège du préfet de la flotte. Amastris et Sinope constituaient des ports secondaires et plusieurs autres stations sont suggérées à Césarée, Amisus, Héraclée…[5].

 Le champ d’action de la flotte pontique semble ainsi s’étendre au sud-est (Caucase), au sud (les côtes nord de l’Asie Mineure) et au sud-ouest (la propontide). Elle partage donc son activité avec la flotte mésique qui, rappelons-le, couvre l’ouest (la Thrace et la Mésie), le nord-ouest (Olbia, Tyra) et le nord (Chersonèse Taurique)[6]. Son rôle dans la sécurité du littoral allant du Bosphore Thrace à Pityus au II-IIIe siècle est capital à une époque où la mer Noire constituait une route maritime majeure pour les armées romaines.

 

§ 3. apogée et déclin d’une route maritime

             Trapezus était au débouché d’une des voies de communication qui menant les armées danubiennes en Orient, devenu depuis Néron, un des principaux théâtres d’opérations militaires pour l’Empire. Par elle transitait une partie des troupes et du ravitaillement.

             Chaque grande expédition contre les Parthes était soigneusement préparée, elle nécessitait toute une infrastructure logistique. Cette préparation concernait, en outre, la sécurité de cette voie maritime. Ainsi M. Valérius Maximus, préposé à la surveillance des populations de la côte du Pont Polémoniaque durant la contre-offensive de Lucius Verus[7].

 L’expédition parthique de Trajan a été, elle, encore plus soigneusement préparée. (celle de L. Verus qui n’est qu’une réponse rapide à l’agression parthe). P. Gavius Bassus était préfet de la côte pontique dans la province de Bithynie-Pont[8]. Province qui possaidait les trois-quarts du littoral allant de Byzance à Trapezus. Son action se limitait à la surveillance des côtes et des ports mais était combinée avec la flotte pontique présente tout le long du littoral. Il arrivait même que les deux armes soient associées comme nous le prouve la charge de praefectus orae Amastris et classis Ponticae (= préfet des côtes aux environs d’Amastris et de la flotte pontique)[9] contemporain de Bassus.

 Ces fonctions étaient limitées dans le temps. Elles apparaissent à la veille d’une campagne et doivent disparaître une fois celle-ci conclue. Le limes pontique est fixe, car contrairement aux côtes de Bithynie et du Pont, les peuples caucasiens ne sont pas romanisés et constituent un danger permanent.

         La flotte pontique, renforcée dans le Caucase par un dispositif fixe et sur les côtes romaines par des mesures temporaires, assurait son rôle de couverture des opérations militaires en Orient. Elle sécurisait la voie maritime menant du Danube à l’Euphrate.

 Sous Marc-Aurèle, le quartier général de la flotte pontique semble avoir été déplacé à Cyzique en Propontide[10]. C’est dans les rangs des partisans de Septime-Sévère qu’elle prend alors part à la guerre civile de 193 contre Pescennius Niger[11]. Faut-il y voir une perte d’importance de la route maritime par le Pont-Euxin ? C’est tout à fait possible. La mer Noire n’est pas le seul chemin qui menait en Orient.

 Une stèle funéraire trouvée près de la ville actuelle d’Ankara (Galatie), nomme un certain Ulpius Maximus, soldat dans la légion X Gemina stationnée à Vindobona[12]. L’inscription indique que Maximus a participé à la campagne victorieuse menée par Septime Sévère contre les Parthes au lendemain de sa victoire contre Pescennius Niger[13]. Elle précise que notre homme mourut (de maladie ou des suites de ses blessures) au retour de l’expédition. Son entèrement près d’Ankara montre que le retour d’une partie de l’armée danubienne se faisait à travers l’Anatolie.

 Trapezus n’est pas sur le trajet mais Cyzique faisait face à Périnthe en Thrace qui était vraisemblablement le port d’embarquement des troupes de Pannonie et de Mésie. De Cyzique on gagnait Nicomédie, puis Ancyre et le front de Cappadoce[14]. Les deux routes ne se sont pas succédées mais ont cohabité. Seulement, à partir de Septime Sévère, celle, maritime le long des côtes du Pont-Euxin, semble voir sa fréquentation diminuée, ce qui aurait justifié le déplacement du siège principal de la flotte pontique à Cyzique.

 

§ 4. la piraterie, véritable fléau de la mer Noire

Planche : la piraterie dans le Pont-Euxin oriental (première moitié du premier siècle)
Planche : participation forcée et volontaire des populations à la piraterie (250-270)

           M. Sartre rappelle qu’une des premières missions de l’armée romaine en Anatolie, comme ailleurs, a été de lutter contre le brigandage[15]. Depuis le succès de Pompée contre les pirates, le brigandage continental semble avoir régressé mais reste un phénomène encore répandu sous Auguste[16]. Strabon nous décrit, de la Crimée au Caucase, des côtes peu sûres, infestées de pirates[17]. Et si certains chefs locaux offrent une certaine résistance à ce phénomène, « les territoires soumis aux romains sont moins secourus à cause de la négligence des gouverneurs qu’ils y envoient »[18].

 Cependant, une fois passé le milieu du Ier siècle, le brigandage paraît largement contenu dans des limites acceptables[19]. Il faut attendre la fin du IIème et surtout le IIIème siècle pour que le Pont-Euxin redevienne une mer infestée de pirates et extrêmement dangereuse pour les navires et les populations du littoral.

 Cependant plusieurs indices montrent que la piraterie peut resurgir à tout moment, et surtout dans des moments où l’autorité romaine est affaiblie comme c’est souvent le cas lors des guerres civiles. Ainsi, Amyntas profite de la lutte pour le pouvoir entre Vespasien et Vittelius pour provoquer un soulèvement armé des « peuples qui habitent les bords du Pont ». Il séduit « par l’espoir du pillage tous les plus démunis »[20]. Trapezus est détruite et les révoltés, qualifiés tantôt de « barbares », tantôt d’ « esclaves en révolte » se livrent à la piraterie sur les embarcations décrites par Strabon quelque cinquante ans plus tôt, les camares.

 Détail très intéressant, la zone d’activité des pirates s’étend aux côtes caucasiennes. Amyntas y a le soutien d’un roi local. Il y écoule une partie de son butin[21]. C’est là que, pressé par les Romains, il sera finalement trahi et exécuté.

 Vespasien, qui envoya Virdius Geminus rétablir la situation, chercha t-il par la suite a protéger Trapezus de la piraterie en construisant les premiers forts côtiers de Colchide ? Forts destinés au contrôle du littoral et au maintien de l’ordre maritime face à des populations insoumises et capables donc de se livrer à ce genre d’activité de façon chronique ? C’est une idée, à mon sens, qu’il faut développer.

 Preuve est faite, au IIIème siècle, que le brigandage peut resurgir et s’additionner aux difficultés du moments. Profitant de la confusion entraînée par les raids barbares, surgissent de nouveaux chefs de brigands. Certains sont entrainés malgré eux à participer à la piraterie. Ce sont bien sûrs les prisonniers de guerre[22] mais aussi les Bosporans, trop proches des Goths et trop faibles pour leur résister, et qui sont obligés de collaborer[23]. D’autres se livrent à cette activité de leur plein gré ainsi ces pêcheurs de Mésie ralliés par les Goths[24]. Très intéressantes à ce sujet sont les réactions de l’évêque de Néocésarée, Grégoire le Thaumaturge, qui apprend avec indignation que des chrétiens ont profité des exactions barbares et s’y sont associés[25].

 Et entre ces deux périodes, toutes les précautions de sécurité prises par les autorités romaines le long du littoral nord de l’Anatolie à la veille de chaque grande expédition parthique ne sont-elles pas le reflet d’une situation, somme toute contrôlée mais jamais disparue ? Une activité militaire était déployée le long de ces côtes et ces côtes étaient romaines ne l’oublions pas.

Chapitre 4



[1] flavius josèphe, La guerre des Juifs, IV, 4 = isl 16, page 109.

[2] braund (1989b), page 37.

[3] braund (1989b), pages 35-36.

[4] suetone, Vie des douze césars, Vespasien, 8 = isl 17, page 110

[5] french (1984), page 57.

[6] bounegru et zahaiade (1996), page 15, après enquête, les auteurs constatent que la plus occidentale base de la flotte mésique serait celle de Dobreta, et la plus orientale celle de Charax.

[7] ae 1956, 124 = ise Diana Veteranorum 9, page 85.

[8] ae 1972, 573 ; pline, lettres, X, 21-22.

[9] ae 1965, 348.

[10] starr (1960), page 129 ; french (1984), page 57.

[11] french (1984), page 53.

[12] b. remy et f. kayser, Initiation à l’épigraphie grecque et latine, Paris, 1999, page 89.

[13] Démarche particulièrement rare, l’héritier anonyme a daté le monument par la mention des deux consuls ordinaires de l’année 195.

[14] redde (1986), page 388.

[15] sartre (1995), page 176.

[16] Pour plus de détails sur le brigandage continental, voir sartre (1995), pages 176-177.

[17] strabon, Géographie, VII, 4, 6 = isl 2, page 96 et XI 2, 12 = isl 3, page 97.

[18] strabon, Géographie, XI, 2, 12 = isl 3, page 98.

[19] sartre (1995), page 177.

[20] tacite, Histoires, III, 47, 1-3 = isl 15, page 108.

[21] tacite, Histoires, III, 47, 1-3 = isl 15, page 109.

[22] zosime, Histoire nouvelle, I, 33, 1, = isl 31, page 125.

[23] zosime, Histoire nouvelle, I, 31, 4 = isl 31, page 124.

[24] zosime, Histoire nouvelle, I, 34, 2 = isl 33, page 127.

[25] grégoire le thaumaturge, Epître canonique, 5-7 = isl 32, page 126.