Étude sur l’organisation
et la signification
des systÈmes dÉfensifs
frontaliers en mer noire
les liens de clientèle entre rome
et Le royaume du bosphore
§
1. un pouvoir limité mais une légitimité renforcée
Les Etats clients étaient, dans l’optique romaine, des satellites seulement dotés de l’autonomie interne. Mais l’influence romaine s’exerçait de façons diverses selon les régions et les époques, en fonction de rapports de force toujours susceptibles d’être remis en question, des intentions des empereurs, mais aussi de la nature des Etats[1].
Le seul point commun à tous ces « amis et alliés du peuple romain » était sans doute la supériorité fondamentale de Rome, qui impliquait des rapports excluant la parité et la réciprocité.
Un premier traité d’amitié fut signé entre le roi Aspurgos et Tibère en 14 ; un deuxième peu de temps après[2]. Le titre d’« ami des Césars » se développe très vite et s’ajoute à celui « d’ami des Romains » que sa mère, la reine Dynamis, possédait déjà[3].
Ce titre bien connu dénote un rapport de clientèle entre le roi-ami et Rome. Les souverains du Bosphore soulignent ainsi qu’ils considèrent l’empereur et le peuple romain comme leur patron.
Après la victoire sur son frère Mithridate (45), Cotys accentue ses liens avec Rome. Il n’oublie pas qu’il doit son trône à une décision de Claude et aux armes romaines victorieuses. Il est le premier monarque que l’on voit apparaître sur les inscriptions les tria nomina, il est alors appelé Tibérius Iulius Cotys. Aspurgos avant lui avait déjà été gratifié de la citoyenneté romaine[4] ; il aurait même fait partie du Sénat[5] mais cet aspet de la propagande pro-romaine n’avait été jamais mis en avant.
La propagande bosporane est également visible sur les monnaies où figurent très souvent le portrait de l’empereur ou des membres de la famille impériale.
Les dynastes bosporans n’étaient guère considérés que comme des mandataires du pouvoir romain. Leur pouvoir était éminemment précaire : ils pouvaient être déposés ou réinstallés. Ainsi Mithridate VIII remplacé en 44/45 par son frère Cotys, jugé plus conciliant. Polémon Ier est installé sur le trône du Bosphore sur initiative d’Auguste et aurait même bénéficié d’une aide militaire romaine depuis Sinope en Bithynie s’il n’avait rétabli l’ordre et assuré seul son pouvoir[6].
Certains dynastes étaient tentés d’acquérir plus d’autonomie et de pratiquer une politique personnelle, au point d’inquiéter l’empereur. Ils étaient alors très vite réalignés sur la politique romaine ou bien tout simplement évincés.
L’union d’Aspourgos (10-37) avec une princesse thrace devait renforcer sa légitimité dans son royaume[7]. C’était aussi un pas vers l’unification de deux régions de la mer Noire. Des liens étaient donc tissés, et pas seulement avec Rome, ni même avec son accord. Cette politique personelle fut écourtée par des troubles internes à la Thrace qui nécessita, en 19, une intervention du gouverneur de Mésie[8].
Les témoignages de fidélité de Sauromates II (173-210) ne manquent pas mais il semble qu’il a tenté une fois de se libérer de la tutelle romaine[9]. Vers la fin IIIème-début IVème siècle des troubles entre pro et anti-romains semblent avoir eu lieu dans le royaume. Nous ne connaissons pas le sentiment des masses bosporanes.
Mais les inscriptions montrent également que le roi tirait son prestige à la fois de la lignée de ses propres ancêtres et de son attachement à l’empereur et à Rome[10]. Pour affermir sa position, il était essentiel pour lui d’entretenir de bons rapports avec l’empereur[11].
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2. le royaume du Bosphore et la province de Bithynie-Pont
La relation de dépendance entre l’empire romain et le Bosphore se faisait par l’intermédiaire de la province de Bithynie-Pont. M. Rostovtzeff avait déjà écrit un article sur les relations sociales, diplomatiques et économiques entre la province et le royaume[12]. Il ne manquait qu’un essai militaire. C’est chose faite avec l’article de M.P. Speidel et D.H. French[13] qui vient apporter des informations capitales dans la compréhension du dispositif militaire au nord de la mer Noire.
En tant que satellite de l’Empire le royaume du Bosphore n’était pas normalement occupé par les troupes romaines ; en fait, quand une garnison y était stationnée, comme au IIe siècle, elle protégeait le roi ou renforçait ses armées plutôt qu’elle ne garantissait l’hégémonie romaine.
Les historiens ont souvent cru, fautes de preuves, que les cohortes des Thraces et des Cypriens venaient de Mésie inférieure comme toutes les autres troupes de la Crimée[14]. La découverte d’une stèle funéraire d’un soldat de la cohorte Cypria à Sinope et datée de la période Julio-Claudienne vient désormais prouver de façon irréfutable que le Bosphore dépendait, dans le domaine militaire (comme dans tous les autres domaines), de la Bithynie et non pas de la Mésie[15].
C’est une donnée importante car elle vient confirmer
que deux sphères d’influence bien distinctes existaient au nord de la mer
Noire.
La garnison du Bosphore est donc tirée des deux cohortes auxiliaires de la province de bithynie-Pont. Speidel et French répondent ainsi à la question que se posait Rostovtzeff en 1902 à savoir pourquoi n’y avait-il pas de légionnaires à Panticapée comme dans les autres villes du Nord. La réponse est maintenant claire : le Bosphore dépendait de la Bithynie et la Bithynie ne possédait pas de légion[16].
Nous ne savons pas quelle cohorte a précédé l’autre ni même si elles ont tenu garnison en même temps[17]. Quoi qu’il en soit le détachement à Panticapée ne pouvait aligner que des effectifs faibles. C’est pour cette raison que, La Bithynie étant incapable de faire face seule à tout événement qui requît des effectifs militaires importants, nous voyons à plusieurs reprises les troupes de Mésie intervenir à l’est de Charax qui constituait la limite des deux sphères d’influence[18].
Seules deux forces militaires pouvaient prétendre fournir les moyens nécessaires à de telles entreprises. C’était l’armée de Mésie et l’Armée de Cappadoce. Du point de vue des distances il n’y avait pas beaucoup de différence : 5 jours ½ de navigation côtière était requis pour aller de Trapezus au Bosphore Cimmérien, et 6 jours si l’on partait du Danube[19]. Mais la première était, bien sûr, la plus proche du théâtre d’opération avec ses effectifs déjà présents en Crimée ; elle était aussi la mieux renseignée sur la géographie et la situation politique de la région. Pour la guerre du Bosphore il faut aussi y voir les alignements politiques : l’armée de Mésie était partisan de Septime Sévère tandis que l’Orient et la Bithynie (et donc le Bosphore) s’étaient ralliés à Pescennius Niger. C’est tout naturellement l’armée de Mésie qui prit part à l’opération de représailles sur les partisans de Niger dans le Bosphore après un assaut avorté de ces derniers contre Chersonesus.
En retour, la contribution militaire des Bosporans était fondamentale mais indirecte[20] : le royaume du Bosphore soulageait l’armée romaine en tenant un secteur frontalier éloigné des provinces romaines. Un royaume stable pouvait repousser les nomades des steppes ; il protégeait ainsi les approches des provinces danubiennes.
L’idée d’une coopération militaire entre les deux armées a été avancée par Nadel. Il note que la guerre de Cotys (123/124-132/133) sur les Tauroscythes en 124 coïncide avec l’inspection d’Hadrien dans le Bas-Danube. Pour lui, les opérations militaires des bosporans avaient été discutées par les deux hommes à Smyrne en 124[21].
Comme tout Etat client, le royaume du Bosphore devait payer un tribu annuel à Rome. Ce dernier était apporté par une ambassade en Bithynie[22]. D’autres témoignages littéraires ne manquent pas pour relier le Bosphore à la sphère d’influence Bithynienne.
Mithridate VIII, après sa défaite en 45, fut amené à Rome par les soins de Inius Cilo, procurateur du Pont[23].
En 111-112, Pline, alors gouverneur de Bithynie, devait gérer, en prévision de la campagne parthique de Trajan, les côtes du sud de la mer Noire (les côtes de sa province en constituaient les trois-quarts). Il devait également s’occuper des relations diplomatiques avec le Bosphore[24]. Celles-ci passaient (et s’arrêtaient) par sa province[25]
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3. le rôle des dynastes bosporans
Le principal devoir des princes clients était de maintenir ou d’instaurer l’ordre dans leurs domaines, qui comptaient des poches de dissidence endémique (qualifiée en général de brigandage)[26]. Les rois du Bosphore, qui contrôlaient la Crimée orientale[27] et la péninsule de Taman, surveillaient les populations iraniennes (Sarmates et Alains) nomadisant dans les plaines de Russie méridionale.
En outre, les dynastes bosporans étaient assurément mieux à même d’administrer des peuples aux structures politico-sociales étrangères au monde gréco-romaine. N’oublions pas que le royaume du Bosphore unit des cités grecques et une chora barbare.
Une dédicace religieuse de Panticapée témoigne bien de cette diversité administrative. Dans la longue énumération des dédicants deux gouverneurs sont mentionnés. Le premier est préposé à la Basiléia (district royal) et à Théodosia (une cité grecque de Crimée), le deuxième est préposé aux Aspourgianoi (peuple d’origine sarmate établi sur la rive asiatique du détroit de Kertch). S’y ajoutent, en plus de cela, les peuplades indigènes soumises du lac Maéotis et de Crimée[28].
[1] f. jacques et j.scheid (1990), page 197.
[2] natwoka (1989), page 329.
[3] shchukin (1989f), page 327.
[4] Son règne est contemporain de celui de Tibère qui portait les mêmes prénom et gentilice (Tiberius Iulius) (natwoka (1989), page 330).
[5] natwoka (1989), page 329.
[6] dion cassius, isl n° 1, page 95.
[7] Asandros et Dynamis étaient des nouveaux venus dans le Bosphore. Le premier était Sarmate et la seconde Pontique. Ils succédaient sur le trône à la dynastie thrace des Spartocides qui avait régné 300 ans.
[8]
natwoka (1989), pages
326 ; 330.
[9] sarnowski (1991b), page 141.
[10]
iospi ii,
n°41.
[11]
heinen
(1996), page 89.
[12]
m. rostovtzeff,
"Pontus, Bithynia and the Bosporus", Annual of the British
School at Athens, 22, 1916-18, pages 1-22.
[13] m.p. speidel et j. scheid (1992), pages 173-179.
[14]
m.p. speidel
et j. scheid (1992), page 173.
[15]
m.p. speidel
et j. scheid (1992), page 175.
[16]
m.p. speidel
et j. scheid (1992), page 178.
[17]
m.p. speidel
et j. scheid (1992), page 176.
[18] C’était le plus souvent dans le cas de guerres. Ainsi celle de Mithridate en 45-49 et celle du Bosphore en 196-197.
[19] nadel (1982), page 195.
[20] Certains auteurs comme C. Cichorius ou Th. Reinach voient dans la cohorte I Bosporania des auxiliaires du Bosphore. Ils seraient même sur la colonne Trajanne ! Malheuresement ces affirmations datent respectivement de 1896 et 1893. L’idée semble avoir été reprise par M. Rostovtzeff en 1914 mais depuis plus rien.
[21] nadel (1982), page 190.
[22] lucien de samosate, isl 28, page 121.
[23] tacite, isl 9, page 104.
[24] pline, isl 20-21-22, pages 114-115.
[25] "Maître, ton affranchi Lycormas m’a écrit pour que si une mission venait du Bosphore dans l’intention de se rendre à Rome, on le retînt jusqu’à son arrivée" (pline, isl 20, page 114) ; "l’envoyé du roi Sauromatès s’étant arrêté de son plein gré à Nicée, où il m’avait trouvé…" (pline, isl 22, page 115).
[26] f. jacques et j.scheid (1990), page 204.
[27] Les Romains, avec Chersonesus, en contrôlaient la partie orientale (secteur sud-ouest).
[28] Ainsi Sauromates II (173-174/210-211) après sa victoire sur les Sarmates, Siraces et Scythes.