Étude sur l’organisation
et la signification
des systÈmes dÉfensifs
frontaliers en mer noire
la défense de la frontiÈre pontique au Bas-Empire
(IIIe-Ve
siècle)
§ 1. contexte général
Vers 200, une poussée de peuples germaniques, venue du nord, les Goths, investit, en suivant le cours du Dniepr, les territoires de l’actuelle Ukraine, disputant cette région aux Sarmates. Les Goths dominent les territoires à l’ouest du Dniepr, les Sarmates et les Alains, les territoires à l’est.
Tyra puis Olbia disparaissent en tant que cités politiques puis en tant que centres urbains. Chersonesus résiste, mais les ports et les navires du royaume du Bosphore passent, eux, dans les années 250, sous la domination des Goths et de leurs alliés Boranes. A partir de là les raids vont se multiplier sur tous les littoraux romains ; la mer Noire restera une mer infestée de pirates jusqu’au règne de Claude II (268-270).
Les années 370 voient l’apparition des premières tribus nomades de langue turque : les Huns, venus d’Asie Centrale. Les Huns anéantissent aussi bien les tribus gothes que les établissements urbains et ruraux du Bosphore. Seul Chersonesus et la partie occidentale de la Crimée restent en dehors de cette vague de destruction.
§
2. la défense du Pont-Euxin oriental
Planche
: la defense de la frontière pontique au Bas-Empire (fin IIIe-début IVe siecle)
Planche : la défense de la frontière pontique au Bas-Empire (fin VIe-Ve siecle)
Planche : sites romains et sites attribués aus Saniges, Apsiles, Abasges (IVe-VIIe sièvle)
Le
limes Pontique ne résiste pas longtemps à l’audace des Goths et des Boranes
qui, depuis le Bosphore où ils prennent les navires, se livrent à des opérations
de pillage le long des côtes caucasiennes.
Une première attaque sur Pityus est repoussée en 254[1]. Une autre contre Phasis échoue en 255. Mais privées de l’excellent commandant qui avait repoussé une première fois les Boranes[2], les garnisons côtières semblent plus désemparées face au raid suivant. La chute de Pityus en 255 permet aux barbares de continuer plus avant leur incursion, jusqu’à Trapezus, qui est sacagée dans la même année.
L’ensemble des forts côtiers ont été abandonnés par la suite. Le disfonctionnement du dispositif[3], le manque de moyens (à la fois en hommes et en navires)[4] s’ajoute au fait que Trapezus ne peut plus être considéré à ce moment comme le principal débouché des lignes de communications et de ravitaillement pour le front oriental[5], expliquent ces retraits.
De Dioclétien (284-305) à Valens (364-378), c’est-à-dire une fois passée la période d’insécurité maritime chronique de la fin du IIIème siècle, Trapezus est de nouveau protégé par un dispositif de sécurité de proximité, à la fois terrestre et maritime[6].
Les Romains ne reprennent pied sur le littoral du Caucase que sous les règnes de Valens (364-378) et de Théodose (379-395). Cette timide reprise ne concernera que les sites de Pityus, de Sébastopolis et un troisième site nommé Ziganeos[7].
Les fouilles des nécropoles laissées par les Apsiles, les Abasges
et les Saniges, peuples ou fédérations de tribus du nord de la Colchide,
fournissent d’intéressantes données sur un autre aspect de la défense
romaine : celle de l’emploi de tribus alliées.
Du temps d’Arrien, les Saniges vivaient au nord de la région, les Absages constituaient la partie méridionale de la fédération des Saniges tandis que les Apsiles vivaient au sud des Absages. Ces trois peuples dépendaient des Romains, leurs rois devaient leur trône à Hadrien ou Trajan[8].
De très nombreuses tombes à armes ont été répertoriées chez les Apsiles, Saniges et Abasges. Certaines armes et pièces d’équipement témoignent de l’influence de l’art militaire romain. Autre preuve de cette influence, certains rites funéraires, absents dans le reste de la Transcaucasie, sont en revanche largement répandus chez les Germains et les Romains depuis le IIIème siècle[9].
Ces tombes à armes suivent la même chronologie. Elles apparaissent au IIIème siècle, se diffusent largement au IVème siècle pour disparaitre complètement à la fin du VIIème siècle[10].
La majorité des sites attribués aus Apsiles se situent à vingt km au Nord-Est seulement de Sébastopolis, entre le fort et le col de Cluhor qui fait la liaison avec les steppes de Ciscaucasie occupées depuis 370 par les Huns[11]. Les sites Abasges et Saniges sont regroupés pour la plupart au Sud-Est du fort. L’ensemble forme une ceinture de protection pour les possessions romaines.
Ce même phénomène se retrouve à la même période en Crimée occidentale autour de la ville de Chersonesus.
§
3. Chersonesus et la Crimée occidentale
Durant la Tétrarchie, c’est-à-dire au lendemain de la crise, on assiste à un retour des forces romaines en Crimée sous la forme d’une vexillation/garnison. Il s’agit alors d’une contribution en hommes des légions I Italica de Mésie et II Herculia de Scythie[12]. Chersonesus est la seule à bénéficier de ce renouveau : Olbia et Tyra n’existent plus, et le royaume du Bosphore est secoué de troubles internes entre pro et anti-romains. Les effectifs de la nouvelle vexillation sont, somme toute, réduits, car sa tache se limite désormais à la défense de la ville même (ses environs sont perdus). Cette vexillation est retirée à une date que l’on ignore.
Elle fait place sous le règne de Valens (364-378) à une unité de ballistarii, sans doute l’une des deux legions comitatenses de Thrace mentionnées par la Notitia Dignitatum[13].
La protection de la ville, avec la perte de son arrière pays, repose désormais exclusivement sur ses fortifications, constamment entretenues[14].
La cité même de Chersonesus continua donc de bénéficier d’un soutien actif des Romains au IVème siècle. En revanche l’armée s’est retirée de ses autres positions. Les sites éloignés de la ville comme Charax, Balaklava ou Alma-Kermen sont abandonnés au IIIème siècle[15].
Trois sortes de population vivent alors en Crimée occidentale : une population gréco-romaine dans la cité de Chersonesus, au territoire alentour devenu très limité ; une forte population d’origine Scytho-Sarmate vivant entre la ville et la steppe au Nord[16] ; et un groupe de Germains scandinaves, identifiés comme des Eudoses[17], vivant dans les montagnes et le long du littoral au Sud de la Crimée[18].
De nombreuses tombes à armes sont laissées par ces deux dernières populations. On y retrouve les mêmes traces de l’influence romaine en matière d’armement que dans le Caucase[19].
Les nécropoles germaniques apparaissent au IIIème siècle. La principale se trouve à proximité de la forteresse récemment abandonnée de Charax[20]. Elles cessent d’être utilisées à partir du milieu du Vème siècle, au moment où, assimilés aux Goths Tétraxites, les Eudoses se déplacent pour la rive occidentale du Bosphore Cimmérien[21].
Chersonesus se trouve isolée, mais aussi protégée des nomades par ces sociétés guerrières. Ses accès sont gardés par l’implantation de ces populations aux endroits stratégiques : à l’est par la population occupant les sites « Inkerman », au sud par celles du type « Aj-Todor »[22]. La ville grecque, tout comme la population barbare du Sud-Ouest de la Crimée n’a pas souffert de l’invasion des Huns à la fin du IVème siècle. La région, épargnée par les Huns, serait même devenue le refuge des populations qui fuiraient les nomades[23].
Kazanski a, en outre, étudié le même phénomène de sites romains entourés de sociétés guerrières sur la rive gauche du Danube inférieur[24]. L’apparition de nécropoles avec de nombreuses tombes à armes autour de la mer Noire reflètent-elles, entre le IIIème et le Vème siècle, un changement dans la politique romaine de défense en mer Noire ?
§
4. vers une nouvelle forme de défense des sites pontiques ?
Planche
: la Crimée à l’époque hunnique
Planche : les différentes sphères d’influences politiques et de commandaments
Les rites funéraires de ces sociétés ayant tendance
à refléter la position sociale du défunt, la présence d’armes dans de
nombreuses tombes peut être interprétée, soit comme le signe d’une
militarisation de la société, soit comme le reflet d’une société
comportant de nombreux guerriers professionnels[25].
La particularité de ces nécropoles est leur situation géographique. Tous ces sites occupent un position stratégique importante. Généralement regroupés autour d’un site romain[26] proche de la zone de contact avec les populations barbares, elles en assurent les approches[27]. Les tombes renferment aussi la preuve de très nombreux contacts entretenus avec les Romains, notamment en matière d’équipement militaire[28].
L’apparition de ces groupes militarisés au IIIème siècle atteste d’une nouvelle politique réaliste et cohérente de l’Empire. La défense d’un lieu stratégiquement important, la sécurité d’une ville ou de forteresses isolées et menacées, reposent maintenant sur la proximité de populations barbares fortement militarisées, intéressées à une défense commune, et qui reçoivent en contrepartie des subsides de l’Empire[29]. Pour l’Empire, les barbares palliaient ainsi l’insuffisance de ses propres effectifs militaires qui n’étaient plus à même de contrôler efficacement à la fois les avant-postes et leurs approches.
[1] Ce raid ainsi que le suivant sont relatés par zosime, Histoire nouvelle, I, 31-33 = isl 31, page 124.
[2] Il s’agit de Successianus, nommé préfet du prétoire d’Orient en 254/255 (zosime, Histoire nouvelle, I, 32, 2 = isl 31, page 125).
[3] Départ de Successianus, un fort détruit, la ville protégée mise à sac, des pertes militaires importantes mentionnées à chaque fois.
[4] Absence totale de riposte de la flotte dans ce secteur. On peut même supposer la capture de ses principales unités par deux passages de Zosime. Après la chute de Pityus, "comme ils disposaient d’une quantité de navires, qu’ils utilisaient ceux de leurs prisonniers de guerre qui savaient ramer pour se transporter par mer (…) ils mirent le cap sur Trébizonde" (zosime, Histoire nouvelle, I, 33, 1) et que de Trapezus, les Boranes "rentrèrent chez eux avec une très grande quantité de navires" (zosime, Histoire nouvelle, I, 33, 3).
[5] Trapezus n’est plus un port sûr, la mer est infestée de pirates. Ces données stratégiques ne justifiaient pas un effort supplémentaire pour sa défense. Il n’a pas été possible de compenser les pertes dans ce secteur jugé non vital pour l’empire. En revanche les troupes récupérées des autres forts intacts pouvaient être redéployées ailleurs.
[6] Deux forts protègent son accès par la route montagneuse du sud, tandis que deux autres forts protègent son accès par le littoral en venant de l’Est. Forts qui ne se trouvent qu’à un et deux jours de navigation seulement de la ville (zuckerman (1991), page 553).
[7] Trois points distants chacun de 60 km (zuckerman (1991), pages 553-554).
[8] "Après les Lazes viennent les Apsiles ; leur roi est Ioulianos ; lui, doit son royaume à ton père. Limitrophes des Apsiles, les Abasques ; le roi des Abasques est Rhesmagas ; lui aussi tient de toi son royaume. Après les Abasques viennent les Saniges, et c’est chez eux qu’est établie Sébastopolis ; le roi des Saniges, Spadagas, te doit son royaume" (arrien, Périple du Pont-Euxin, 11, 3).
[9] kazanski (1991b), pages 491-492.
[10] kazanski (1991b), page 491.
[11] kazanski (1991b), page 492. Les autres sites se répartissent au Nord, le long de la côte.
[12] ae 1994, 1539 = ise, Chersonesus 33, page 47 et 45, page 55. La Scythie à été crée par Dioclétien avec l’actuelle Dobroudja de la Mésie.
[13] ae 1984, 804.
[14] bartoli-kazanski et kazanski (1991), pages 448-452.
[15] kazanski (1991b), page 494.
[16] Plus précisément le long des rivières Cernaja, Kaca et Bel’bek, c’est-à-dire dans les vallées (kazanski (1991b), page 499). Ce type de nécropole est appelée "Inkerman".
[17] Déduction donnée par kazanski (1991b), aux pages 495-499.
[18] kazanski (1991b), page 501.
[19] kazanski (1991b), page 501.
[20] D’où l’appellation de ces nécropoles "Aj-Todor" (kazanski (1991b), page 494).
[21] kazanski (1991b), page 498.
[22] kazanski (1991b), page 501.
[23] Une série d’objets attestent l’arrivée d’une nouvelle vague (non violente) de Germains accompagnés de non-Germains (Slaves) au milieu du Vème siècle (kazanski (1991b), pages 500-501).
[24] kazanski (1991b), pages 502-506.
[25] kazanski (1991b), page 506.
[26] Ou réoccupant un site romain abandonné comme Charax.
[27] kazanski (1991b), page 501.
[28] kazanski (1991b), page 501.
[29] De nombreuses importations romaines sont décelés dans les tombes (kazanski (1991a), page 85).