Conclusion

 la constitution de trois secteurs gÉographiques,

la rÉalisation de deux objectifs stratÉgiques

 

Depuis Néron, les Romains ne cessent de s’investir politiquement et militairement en Orient et plus particulièrement en Arménie où ils se heurtent aux ambitions Parthes.  La route maritime qui amenait les troupes danubiennes pour une expédition orientale devait donc être sûre.

 En effet, avant toute guerre en Orient, les Romains devaient tout d’abord prendre soin d’assurer le bon acheminement des hommes et du matériel sur le nouveau théâtre d’opération. C’est ainsi que la province de Bithynie-Pont, qui comprenait l’essentiel des côtes nord de l’Anatolie, voyait l’apparition de préfets des côtes, investis temporairement du commandement de forces terrestres et maritimes pour la surveillance de la route maritime activée.

 Le port de Trapezus, au débouché de cette route, exposé, se devait d’être plus particulièrement protégé. C’est ainsi que la constitution du limes cappadocien amena, à son tour, la constitution d’un système défensif particulier sur les côtes caucasiennes. Contrairement aux mesures temporaires prises pour la surveillance des côtes anatoliennes, le limes pontique était un dispositif durable que seule la province de Cappadoce avait les moyens d’assurer. Elle était la seule à disposer des effectifs militaires suffisants et elle était la plus proche géographiquement.

 En aucune manière ces différentes dispositions ne constituent une ligne de défense fortifiée contre des « Barbares du Nord ». Le regard des Romains sous le Haut-Empire était tourné vers l’Est, vers l’Orient, pas au Nord. Le Pont-Euxin est un moyen de circulation pour des actions offensives et n’est pas considéré comme une « frontière » séparant deux mondes.

             La protection des villes grecques de Scythie et de Tauride par l’armée de Mésie s’inscrivait-elle dans ce même objectif de sécurité maritime ? Nous pouvions encore le croire il y a une dizaine d’années grâce à un document exceptionnel appelé « le bouclier de Doura-Europos ».

         Ce soi-disant bouclier d’apparat représentait l’itinéraire emprunté par un auxiliaire romain pour passer de Mésie en Arménie via le Pont-Euxin. Une deuxième voie maritime apparaissait alors, passant par Tyra, Olbia, Chersonesus puis, de là, débouchait sur Trapezus, avant-dernière étape avant la capitale arménienne Artaxata.

             L’interprétation de ce document, tout comme son support, est largement contredit par les dernières études de P. Arnaud (voir bibliographie). Arnaud a pu bénéficier de la restauration de ce qui se révèlera n’être, finalement, qu’ « une » carte pour la navigation marchande. La lecture des sites en a été facilité et l’hypothèse d’un itinéraire militaire ne semble plus aujourd’hui plausible.

             C’était le seul document qui pouvait montrer que tous les efforts entrepris par les Romains dans le Pont-Euxin tendaient vers un seul et unique objectif stratégique, celui de la sécurité maritime. Désormais il faut considérer sérieusement l’idée que le Pont-Euxin n’était pas pour les Romains un secteur frontalier à part entière.

             La constitution des vexillations de guerre puis des vexillations-garnisons s’inscrivent toujours dans un cadre politico-militaire propre à la province de Mésie inférieure. Ainsi le titre de préposé aux vexillations de Mésie inférieure en Scythie et en Tauride fut conférée dans des circonstances exceptionnelles : il s’agissait d’une opération de soutien dans la grande offensive d’Helvius Pertinax et de Claudius Pompéianus en Mésie (180-181) contre des incursions barbares.

         Les villes grecques de Tyra, Olbia, Chersonesus étaient soumises aux mêmes difficultés militaires que celles de la province romaine. Cette dernière, de par sa situation géographique et grâce à l’importance de son armée, était tout naturellement désignée pour remplir la mission que Rome lui confiait : aider les cités amis qui faisaient appel à elle. Ce fut le cas sous Antonin le pieux (138-161) lorsque les trois légions de Mésie furent mises à contribution pour aider Olbia à se dégager de la pression des « Tauroscythes ». Par la suite la cité accueilla une garnison fixe, comme Tyra la cité voisine.

         Après les graves troubles survenus au IIIème siècle, la perception des choses est toute autre. Un partage d’influence s’est bel et bien opéré entre les Romains et leurs nouveaux « voisins » Goths. Les mesures prises en Crimée et dans le Caucase sont alors uniformes car elles visent toutes à protéger les territoires romains contre ce nouveau danger. Tous les regards sont alors tournés vers le Nord. Le Pont-Euxin est devenue une zone-frontière.